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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

Dmitry Glukhovsky, auteur populaire de science-fiction et journaliste, a été placé, mardi 7 juin, sur la liste des personnes recherchées en Russie. Il est accusé de désinformation à propos de l’intervention militaire en Ukraine. Kirill Martynov, rédacteur en chef de Novaïa Gazeta Europe, média indépendant dirigé par le Prix Nobel de la paix Dmitri Mouratov, s’est entretenu avec l’auteur, première grande figure culturelle à être recherchée.

C’est la première fois que je parle à un écrivain recherché. Que pensez-vous de cette situation?

La situation était prévisible. Si, comme moi, vous dites haut et fort que la Russie se transforme inexorablement en régime soviétique, il faut garder en tête les enseignements de cette époque. De plus, quand une société autoritaire se transforme en société totalitaire, les dissidents doivent disparaître. Surtout parmi ceux qui prétendent comprendre la situation. Ces personnes ne doivent en aucun cas douter de la justesse des décisions des autorités, même les plus dramatiques. Ceux qui les remettent en question sont punis à titre d’exemple, comme c’est le cas avec moi.

On dit qu’un écrivain russe non persécuté par l’Etat n’est pas un vrai écrivain. Qu’en pensez-vous?

J’ai découvert mon dossier pénal par hasard. Les autorités ont pris la décision de m’arrêter sans m’inviter à comparaître. Ils m’ont assigné un avocat, qui n’a bien sûr fait preuve d’aucun zèle. Une semaine après le procès, lorsque le dossier était ficelé, ils ont commencé à me rechercher. C’est là que j’ai découvert que tout était sérieux.

Les autorités se trompent lorsqu’elles poursuivent des personnes pour ce qu’elles disent, car elles leur donnent ainsi une crédibilité supplémentaire.

A quoi va mener cette division de la culture russe entre loyalistes et anti-guerre? A quoi ressembleront ces deux cultures ces prochaines années?

Vous savez, jusqu’à présent, la culture loyaliste semblait très imparfaite. Il s’agit d’un groupe de personnes totalement dépendantes de l’Etat, qui produisent un contenu culturel totalement obsolète, qui vise à figer le temps. Toutes ces personnes justifient la gestion injuste et insensée du pays.

D’un autre côté, de nombreuses personnes se sont immédiatement prononcées contre la guerre, du moins jusqu’à ce que les autorités les menacent.

Dans les premiers jours du conflit, environ 2000 personnalités, dont des scientifiques, et pas seulement des artistes bohèmes et des intellectuels, ont signé une lettre pour manifester leur opposition à la guerre. En d’autres termes, l’impulsion initiale de la société était sans équivoque contre la guerre. Mais le gouvernement a enflammé l’hystérie militariste, en qualifiant de traître national quiconque n’était pas d’accord avec la guerre.

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Pourtant, quoi de plus patriotique que de souhaiter la paix et la prospérité à son pays? Ce n’est que par une campagne d’intimidation des dissidents que les autorités ont tu ces voix. Les Russes opposés au régime se sont exilés en masse et ceux qui n’ont pas eu cette possibilité ont dû élaborer une stratégie de survie. Même les gens intelligents et informés commencent à aligner leur conscience et leurs valeurs sur ce qui les aidera à survivre dans ce pays sur la pente totalitaire.

Bientôt, il ne suffira plus de se taire. On exigera que les gens marchent en rang et qu’ils effectuent un certain salut.

Vous avez dit que la culture officielle vise à figer le temps. Ne craignez-vous pas qu’elle finisse par envahir la Russie, et que toute alternative soit punie?

Bien que des efforts soient faits pour en arriver à ce résultat, cette culture de militarisme d’Etat, c’est-à-dire ce fascisme qui justifie cette guerre insensée et brutale, ne donnera rien.

Ces gens ne peuvent rien faire de talentueux car ils travaillent pour l’argent et prétendent être patriotes car ils sont payés pour. Il n’y a pas un seul patriote à la télévision qui ne bénéficie d’une manière ou d’une autre des faveurs du gouvernement.

Leur énergie n’est pas vivante et ils ne ressentent pas ce dont ils essaient de parler. Cela devient très conventionnel et formel. Bien sûr, vous pouvez interdire toute alternative, mais je veux souligner que toute la culture russe vivante est diffusée sur YouTube. [Les personnes qui créent ce contenu] ne se sont pas battues pour l’argent de l’Etat. Elles n’ont pas essayé de plaire au gouvernement mais au public.

Ne vous attendez-vous pas à ce que vos livres soient interdits? [Certaines bibliothèques municipales en Sibérie ont, depuis, retiré les livres de Dmitry Glukhovsky, Dmitry Bykov et Boris Akunin, ndlr].

Cela ne peut être exclu. Je ne pense pas que la maison d’édition cessera de publier mes livres. Mais comme les librairies ont très peur, il arrive qu’elles retirent les livres des vitrines et refusent de passer de nouvelles commandes. L’interdiction est la prochaine étape logique. Je n’en serais pas surpris, mais je voudrais vous rappeler que j’ai toujours distribué mes livres en ligne gratuitement et qu’ils se trouvent aussi sur mon canal Telegram en accès gratuit.

Que signifie maintenant la propagande à vos yeux?

L’essentiel est de ne pas oublier qu’il y a une vérité et une justice. Notre pays a déclenché une guerre sans raison valable contre un Etat voisin, qui était autrefois un Etat frère, où les gens parlent et pensent dans la même langue que nous et où un grand nombre de personnes ont des noms et des prénoms russes. Nombre d’entre elles n’ont même jamais appris la langue ukrainienne et n’ont jamais été discriminées jusqu’à ce que le «monde russe» vienne à eux sur des chars.

Cette guerre n’est pas juste et il ne faut pas oublier à quel point les autorités ont essayé de la justifier en inventant une raison ou une autre. Elles y sont parvenues, mais avec beaucoup de difficultés.

La chose la plus importante à retenir est qu’il faut se préserver et rester humain dans cette situation difficile.


Cet article a d’abord paru dans Novaïa Gazeta Europe (en russe), dont Kirill Martynov est le rédacteur en chef. Traduction et adaptation: Aylin Elci