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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

Dès le premier jour du conflit, Mykolaïv est bombardée. Depuis, l’hôpital est aux premières loges de la guerre. Plus de 700 blessés y ont été pris en charge. Le journaliste Oleksii Platonov s’est entretenu avec Alexandr Demyanov, directeur de l’hôpital, de son nouveau quotidien.

Comment votre travail a-t-il été impacté par la guerre?

Alexandr Demyanov: Les premiers jours ont été particulièrement difficiles. Tant la solidité du bâtiment que les réserves de matériel médical ont été mises à l’épreuve. Le 24 février, au premier jour de la guerre, plus de 70 blessés sont arrivés en trois heures.

Depuis, les nombreux dons d’Europe et des Etats-Unis ont permis de consolider nos réserves de matériel et de nous sentir moins seuls.

De plus, nous avons adapté la prise en charge des blessés de guerre. Désormais, nous limitons la casse. C’est-à-dire que nous prodiguons aux patients des soins intensifs afin de les stabiliser. Une fois stables, souvent au troisième ou au quatrième jour après leur admission, nous les transférons dans un hôpital plus sûr. Nous avons appris ce processus grâce à des échanges avec des hôpitaux ukrainiens plus expérimentés en médecine de guerre.

Les attaques répétitives que nous avons vécues par la suite nous ont moins affectés. Par exemple, lorsque les frappes aériennes ont touché le bâtiment de l’administration régionale en même temps que la caserne militaire, nous avons admis près d’une centaine de blessés graves. Nous avons ensuite commencé à recevoir des civils blessés par des tirs de roquettes et des bombardements, et nous nous sommes inconsciemment transformés en hôpital militaire.

Hormis les blessés de guerre, les pathologies ont-elles changé? Y a-t-il par exemple plus de stress post-traumatique?

Nous sommes spécialisés en chirurgie. Nous ne prodiguions pas de soins psychiatriques avant la guerre. Cependant, un spécialiste nous épaule car les blessés ont souvent besoin d’une prise en charge psychologique. C’est le cas notamment des civils qui sont admis à la suite d’un bombardement.

Les problèmes de santé usuels n’ont d’ailleurs pas disparu. Nous continuons ce que nous faisons le mieux: les opérations du côlon et de l’estomac. Nous déplaçons les interventions qui peuvent être repoussées. Le temps où les patients du covid représentaient la seule urgence médicale paraît bien loin.

De quoi avez-vous le plus besoin?

Actuellement, nous, comme les autres structures médicales de la région, possédons des réserves suffisantes de médicaments. Je remercie les médias d’avoir communiqué nos besoins à l’international.

Comment avez-vous géré la pénurie d’eau à Mykolaïv?

Le maire de la ville avait anticipé ce problème et, grâce à lui, nous avons été le premier hôpital équipé d’un puits. Nous n’avons jamais eu de coupure générale d’eau, même si l’approvisionnement dans les différents blocs opératoires était compliqué. Grâce à ce système, nous avons même pu distribuer de l’eau aux habitants du quartier.

Le nombre de malades a-t-il diminué depuis le début de la guerre?

Près de 70% de la population a quitté la ville, ce qui explique que des 340 lits disponibles dans notre établissement, seuls 130 sont occupés. De plus, alors que certaines personnes âgées appelaient une ambulance pour discuter avec quelqu’un, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Tout le monde est conscient de la difficulté à laquelle l’hôpital fait face. Les ressources sont prioritairement utilisées pour les victimes de la guerre.

Voulez-vous partager autre chose avec nos lecteurs?

Les gens en Ukraine se détendent, mais une guerre continue de ravager le pays. Nous devons faire tout notre possible pour éviter les morts. C’est pour cela que je soutiens la loi martiale et le couvre-feu. Les patients admis à l’hôpital en ce moment sont des personnes qui n’ont pas respecté ces horaires. Elles ont été blessées dans les rues durant le couvre-feu.

J’aimerais ajouter que nous sommes prêts pour des jours plus difficiles, que ce soit moralement ou psychologiquement.

Oleksii Platonov est un journaliste ukrainien de Mykolaïv et le président de l’agence de presse Ukrpress Info. Traduction et adaptation: Aylin Elci

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