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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

Quelle image surgit quand on ferme les yeux et qu’on pense au journalisme dans cette guerre en Ukraine? Sans doute un envoyé spécial qui témoigne en direct, casque sur la tête et gilet pare-balles sur la poitrine, dans un décor de ville détruite par les bombes. Un envoyé spécial occidental, aidé sur place par un chauffeur ukrainien, par un traducteur ukrainien, parfois protégé par des gardes du corps ukrainiens.

Le Temps et Geneva Solutions, son site partenaire en anglais dédié à la Genève internationale, ont voulu penser aux autres. Aux centaines, aux milliers de journalistes ukrainien·nes, celles et ceux des radios et télévisions locales, des journaux et des sites web à Dnipro, Zaporijjia, Kherson, Poltava, Kramatorsk, Soumy, Odessa et bien sûr Kiev et Lviv. Pourquoi? Parce que les journalistes ont été parmi les premières cibles de cette guerre ignoble décidée à Moscou. Dès le 24 février, les missiles russes ont visé les tours et les antennes de télévision. Dans les régions qu’elles ont occupées, les forces russes ont commencé – avant beaucoup d’autres atrocités – par enlever et torturer des journalistes locaux. Beaucoup ont perdu leur poste ou leur média, quand leur rédaction a été bombardée, mais pas leur savoir-faire ni leur soif de vérité.

Enquêtes acharnées

Oui, ce sont d’excellents journalistes. En 2014, j’avais couvert une partie de la révolution de Maïdan à Kiev et j’avais été vraiment très impressionné par le travail de journalistes locaux, hommes et femmes. Leurs enquêtes acharnées sur la corruption des dirigeants et des oligarques avaient clairement alimenté la révolte populaire contre le régime Ianoukovitch.

C’est pour ces collègues ukrainien·nes que nous avons lancé le projet Ukraine Stories, avec un double objectif. D’abord, les soutenir, en publiant et en rémunérant leur travail. Ensuite, enrichir notre compréhension de ce conflit hors du commun. En plus du travail de nos propres journalistes, des récits proviendront de toutes les villes du pays. Nous avons pris contact avec une cinquantaine de confrères et de consœurs qui nous enverront leurs premiers articles la semaine prochaine. Geneva Solutions les publiera dans leur langue d’origine, ukrainien ou russe, ainsi qu’en anglais, pendant que Le Temps les traduira en français.

Le vrai visage de Poutine

Mais il ne fallait pas oublier les journalistes russes. Certes, ils ne sont pas sous les bombes, mais harcelés par une censure implacable et victimes du même dictateur, Vladimir Poutine. Pour éviter la prison, beaucoup ont dû s’exiler. Des rédactions entières se sont entassées dans des appartements à Tbilissi, Erevan, Tachkent, Istanbul ou Riga. Les principaux médias indépendants, Dojd ou Novaïa Gazeta, ont dû mettre la clé sous la porte. D’autres continuent de travailler, comme le remarquable Meduza, retranché en Lettonie, ou Holod Media, dont les responsables ont migré en Géorgie. Les journalistes russes non affiliés au Kremlin, eux aussi, ont fait au péril de leur vie ou de leur liberté un travail extraordinaire pour montrer le vrai visage du régime Poutine – et ils aimeraient continuer.

Ukraine Stories est donc un projet très ambitieux, risqué par certains aspects, exigeant dans tous les cas un gros travail de notre part. Une première difficulté a été le refus d’une poignée de journalistes ukrainiens de participer à un projet qui allait aussi impliquer des Russes – même si ces derniers avaient clairement affiché leur opposition à la guerre. Preuve que la machine à fabriquer de la haine, mise au point au Kremlin, fonctionne à plein régime.

Un projet qui mérite votre attention

Dans le contexte des crimes inouïs commis par l’armée russe, ce refus de quelques-uns se comprend. Mais nous avons tenu bon. Genève est une ville de paix, une ville internationale: il fallait impliquer des collègues des deux pays pour un projet qui affirme l’importance du journalisme dans un contexte de propagande et d’intox, un projet qui touche aux valeurs essentielles de notre métier et qui mérite votre attention.

Car nous avons, chères lectrices et chers lecteurs, besoin de votre soutien! Pour mener Ukraine Stories pendant au moins trois mois, nous avons lancé un appel à financement participatif sur la plateforme Wemakeit. Il faut environ 30 000 francs par mois pour payer les contributions des journalistes ainsi que plusieurs secrétaires de rédaction et traducteurs ukrainophones et russophones. Nous avons reçu deux appuis: celui de la Fondation pour l’innovation et la diversité dans l’information (FIDI), présidée par la journaliste et écrivaine Joëlle Kuntz, ainsi que celui de la section suisse de Reporters sans frontières. Il nous faut encore le vôtre!