«Mieux vaut baiser une fois Monika que le pays tous les jours.» Cette citation, évidemment apocryphe, de Bill Clinton, déployée dimanche dans les rues de Kiev parmi des centaines d'autres slogans tout aussi ludiques, prouve que le mouvement de protestation contre le président Koutchma a quelque chose d'un Mai 68 à la sauce ukrainienne. L'opposition, toutes forces confondues, des mouvements étudiants jusqu'aux partis nationalistes en passant par les staliniens, les socialistes et les réformateurs, avait donné rendez-vous à la nation sur le boulevard Krechatik, au centre ville. Le même où sur l'un des deux trottoirs campent depuis plus d'un mois des opposants de toutes allures et de tout discours. Les habitants les approvisionnent en couvertures chaudes et tasses de thé et chacun essaie de refiler sa propagande sous forme de feuilles volantes.

Devant une tente, une photo de Ioulia Timochenko, l'ex-vice-premier ministre emprisonnée depuis le 13 février dernier, et qui proclame à travers des barreaux en train de s'écarter: «Je ne renonce pas. Et vous?» Plus loin, des photos d'orphelins nus et rachitiques, surmontées d'un seul mot: génocide. Ailleurs, la reproduction intégrale de la fameuse cassette à l'origine de tout ce foin et sur laquelle on entendait le président Koutchma donner l'ordre de supprimer le journaliste opposant Gongadze. Plus loin encore, une caricature de Koutchma, pendu haut et court au ruban de ladite cassette.

«Bien sûr, c'est à cause de Gongadze qu'on est là, explique un étudiant de Lvov qui campe depuis vingt-deux jours. Mais Gongadze c'est juste le détonateur. On a tous de bonnes raisons de protester: le chômage, le manque d'argent, le froid, l'absence de perspective.» Des raisons de détester Leonid Koutchma chacun paraît certes en avoir. Une vieille femme brandit le portrait d'un barbu en costard cravate. «Qui c'est celui-là?» demandent les passants. «Mon fils, voyons, rétorque la vieille, il est mort.» Personne ne saura quand ni comment, mais aujourd'hui Leonid Koutchma est responsable et coupable de tout.

D'ailleurs, après un concert rock, il a été prévu de faire juger le président par un tribunal du peuple. Un groupe de jeunes gens masqués dressent déjà une guillotine, d'autres une potence. La foule grossit sur le boulevard à mesure que l'heure du procès approche. Il faut dire qu'aujourd'hui c'est aussi Maslenitza, une fête très populaire et qui consiste, en gros, à s'enivrer et à manger des crêpes pour fêter la fin de l'hiver. La ville de Kiev a voulu marquer le coup: sur le boulevard Krechatik, elle a dressé un podium où se produisent groupes folkloriques et chœurs d'enfants, juste en face des campeurs et du podium où le procès du président doit avoir lieu. Le rock et les slogans se mêlent aux flons-flons de la musique populaire dans une somptueuse cacophonie.

Des slogans qui n'enflamment pas vraiment la foule, sauf lorsqu'il s'agit de crier: «La vérité! la vérité!» ou «Sans Koutchma! Sans Koutchma!» Alors c'est un vrai grondement qui monte du boulevard. Et les chefs d'accusation défilent. Le leader du parti «Batkovchina» – la formation de Ioulia Timochenko – accuse le président de «crime contre son peuple. Le plus impardonnable c'est que ce peuple a fini par considérer comme habituel et presque normal le fait d'être pillé». Andreï Chkil, le leader nationaliste va plus loin: «Ce n'est pas Koutchma que nous jugeons concrètement ici, mais tous ceux qui nous oppressent. Leur vraie place est ici, devant ce tribunal.»

Museler Internet?

L'accusé, lui, a déjà répliqué, deux jours plus tôt dans la presse, en répondant aux questions des lecteurs, pas toujours très mal intentionnées, du genre: comment pouvez-vous supporter toutes ces calomnies? «Que voulez-vous, répond Kouchma seigneurial, c'est ça la démocratie.» Et de jurer que «jamais» il n'a donné «l'ordre de tuer un homme». Il a promis que «les organisateurs de cette guerre psychologique seront bientôt démasqués et tout reprendra sa place». Tout? Difficile de dire où en est le bras de fer. Les organisateurs tablaient sur 50 000 personnes, il devait y en avoir peut-être 10 000. Mais un sondage a montré que la majorité des Ukrainiens ne donnaient plus que deux mois de pouvoir à leur président. Et une chose a changé définitivement, explique le journaliste Vadim Galinovski: «Internet est devenu le principal média indépendant du pays. Koutchma a réussi à museler les télévisions, les radios et les journaux. Mais contre Internet, il ne peut rien.» L'opposition ouvre d'ailleurs des sites à tour de bras. Et hier, une des banderoles proclamait simplement: «www.kuchma.fuckoff.ua»