En ce moment, Tania prépare la tenue d'un séminaire sur la parapharmacie prévu en mai à Kiev. «Je ne connais strictement rien au sujet, dit-elle en riant, mais je suis une bonne organisatrice.» Tania s'occupe de trouver une salle et de réserver les chambres d'hôtel. «A Kiev, tout le monde doit se débrouiller, explique-t-elle, car il n'y a plus de travail dans les entreprises.» Les colloques n'étant pas réguliers, Tania s'est aussi improvisée agent immobilier. Chez elle, rivée à son téléphone, elle cherche les bonnes affaires auprès de ses connaissances et contacte ses clients potentiels. Elle a elle-même acheté un petit studio dans le centre que son frère a retapé. Elle le loue 30 dollars (45 francs) par jour aux étrangers de passage: «C'est pour ma mère qui, avec sa retraite de 40 hrivnas (la monnaie ukrainienne, l'équivalent de 30 francs), mourrait de faim.»

Sévère crise économique

Sept ans après l'indépendance, l'Ukraine se débat dans une crise économique sévère. Lancées tardivement, les réformes n'ont été appliquées qu'en partie. Le président Leonid Koutchma s'est heurté à un Parlement rétif, dominé par un marais d'élus sans étiquette, à l'attitude imprévisible, et où les communistes forment le premier parti. Officiellement proréformiste, il a lui-même paru manquer de volonté politique. Aujourd'hui, l'Ukraine se retrouve à la traîne des pays en transition. L'an dernier, la récession s'est poursuivie; la production industrielle atteint à peine 40% de son niveau de 1991. Les petites et moyennes entreprises ont été privatisées, mais il reste la grande privatisation, celle des monstres industriels dont beaucoup ne sont pas rentables. Sous la pression communiste, la vente de terres est en outre toujours interdite.

Les législatives de dimanche ne devraient guère contribuer à la relance des réformes. En raison du mécontentement général, les sondages pronostiquent une poussée communiste. «Tout dépend de l'ampleur de cette victoire, commente un diplomate occidental; si elle est limitée, Koutchma et le gouvernement pourront chercher des majorités fluctuantes pour faire voter des lois. Si la gauche est trop puissante, c'est la paralysie.» Les experts avancent plusieurs justifications. «L'Ukraine s'est retrouvée indépendante sans y être préparée, explique un banquier occidental; il a d'abord fallu consolider l'Etat.» Le pays a aussi souffert de ses spécialisations héritées de l'URSS: son vaste complexe militaro-industriel, notamment, ne tourne plus qu'à 15% de ses capacités.

En fait, les réformes n'ont débuté qu'en 1994, avec l'arrivée de Koutchma au pouvoir. Ancien directeur d'une usine d'armement de Dniepropetrovsk, le président se lance prudemment. D'un côté, il écoute le Fonds monétaire international (FMI) qui réclame un assainissement financier. De l'autre, il laisse une administration pléthorique, aux anciens réflexes, qui reste un obstacle à la transition. Kiev peut se targuer de deux succès: la maîtrise de l'inflation, ramenée à 10% en 1997 et la stabilisation monétaire. Mais le pays a échoué à attirer les investisseurs étrangers rebutés par une législation complexe. La corruption atteint les plus hauts sommets de l'Etat. Et le pouvoir, qui jusqu'ici s'articulait autour de «clans» régionaux, est désormais l'enjeu de groupes d'intérêts économiques plus ou moins mafieux.

Sur le plan social, les dégâts sont considérables. Pour limiter ses dépenses, l'Etat a «oublié» de payer ses dus aux entreprises et aux fonctionnaires. En manque de liquidités, les entreprises se règlent sur la base du troc. Quant aux salaires, l'Ukraine bat des records dans la région: les arriérés dépassent les 3 milliards de dollars. «Les gens ne sont pas payés et continuent d'aller travailler, explique le politologue Viacheslav Pikhovchek, c'est une génération qui a encore peur.» Dans un sondage publié le 24 mars dans le quotidien Dien, 74% des personnes interrogées qualifient leur situation de «mauvaise ou très mauvaise». Mais seuls 2% se disent prêts à faire grève tandis que 18% vont patienter «jusqu'aux limites du supportable»

Avec ses inégalités flagrantes, la transition ukrainienne ressemble fort à sa voisine russe. Des enfants des rues hantent les gares des grandes villes. Sur les avenues de Kiev les «nouveaux riches», moins nombreux qu'à Moscou, foncent en Jeep Chevrolet; dans les beaux quartiers, ils se font construire des manoirs avec tourelles. La grande majorité de la population s'évertue à survivre. «Les gens ont de petits lopins ou de la famille à la campagne, ce qui les aide; beaucoup vendent leurs surplus sur les marchés», explique Pikhovchek. Selon des estimations occidentales, l'«économie souterraine» – illégale – représenterait la moitié du PIB officiel.

Bien des handicaps

En quête d'aide économique, Kiev a joué sur les deux tableaux: un rapprochement avec l'Union européenne et les institutions internationales, un resserrement des liens avec Moscou, son premier partenaire commercial. Les deux économies sont interdépendantes: l'Ukraine achète son gaz à la Russie qui, elle, fait transiter ses exportations vers l'Ouest par les gazoducs et pipelines ukrainiens. Mais depuis la signature en février d'un vaste accord économique, la balance penche nettement du côté de la Russie.

Kiev avance sa «déception» des Occidentaux. Inquiet des dérapages budgétaires, le FMI vient de reporter le versement de deux tranches de crédit. Simultanément l'UE a mis en demeure Kiev d'annuler un accord avec le constructeur automobile sud-coréen Daewoo violant les règles de la concurrence internationale. «J'aurais aimé que mon pays suive l'exemple de la Pologne ou de la Hongrie, souligne l'éditorialiste Mikola Riabtchouk, mais nous avions des handicaps: pas de traditions démocratiques, l'impossibilité de s'appuyer sur un nationalisme, le pays étant traversé par diverses influences. Il a fallu chercher un consensus, et cela au prix d'un certain immobilisme.»

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