Mardi prochain, les ultra orthodoxes du parti Shas seront occupés. Alors qu'Israël devra élire son premier ministre, les militants de la troisième force politique du pays obéiront, eux, à un devoir divin: barrer la route à Ehud Barak. Déjà, répondant aux ordres de leur vieux chef religieux, Ovadia Yosef, les «hommes en noir» se sont mis en marche, lançant leur propre campagne pour finir de persuader les indécis.

«Chacun de nous doit faire ce qu'il peut pour convaincre le peuple. Toute la journée, il faut courir d'un endroit à l'autre. Ceux qui ont une voiture doivent l'utiliser pour transporter des gens. Et même les étudiants doivent quitter leur yeshiva pour aller voter. Nous devons faire tomber Barak pour qu'il ne se relève plus jamais.» Lancée en fin de semaine dernière, l'injonction est à prendre aux pied de la lettre par les milliers de fidèles. Dans les cercles laïques, elle a été interprétée presque comme un appel au meurtre. D'autant que le rabbin, né il y a 70 ans à Bagdad, reprochait au Premier ministre sortant de «haïr le judaïsme» et d'être «malfaisant».

Voilà des décennies que les relations n'avaient semblé aussi mauvaises entre un «establishment» travailliste ashkénaze en quête désespérée de soutiens et les ultras séfarades qui l'accusent de tous les maux. Ressortant pour la campagne électorale sa proposition de «révolution laïque», Ehud Barak a fini de se transformer en démon pour ceux qui craignent l'irruption du mariage civil, la fin du repos sacré du shabbat, ou encore celle des subventions pour les yeshiva, les écoles religieuses. Une peur qui englobe aussi le conflit avec les Arabes. Les Palestiniens?

«La priorité pour le Shas n'est pas de s'opposer au processus de paix, explique cependant Shahar Ilan, reconnu comme l'un des meilleurs spécialistes de la galaxie ultra orthodoxe. Pour Yosef et les siens, il n'y a qu'une chose qui compte réellement, éduquer le plus possible d'enfants juifs.»

C'est à travers ses yeshiva que le Shas peut s'étendre au sein de la société séfarade, surtout parmi les couches les plus pauvres. Les rabbins ne demandent rien à la famille: elle peut être laïque, ne pas manger kasher, allumer la télévision pendant le shabbat. Au terme d'années passées sous le portrait du rabbin Yosef, «le plus grand homme de sa génération», ce sont les enfants qui se feront les ambassadeurs du Shas dans chaque foyer, qui préconiseront le port de la kippa et le respect strict des règles. Ils exigeront surtout une chose de leurs parents: «Votez Shas!»

Cette vaste entreprise coûte cher. Et le Shas se bat actuellement avec une dette colossale de quelque 40 millions de francs. «C'est parce que le gouvernement Barak ne voulait pas l'éponger qu'il a sauté», rappelle Shahar Ilan. Les 17 députés (sur 120) que compte le parti n'ont en effet qu'un but: assurer son propre épanouissement. Pour ce faire, les ultra orthodoxes ont soutenu pendant des années tous les gouvernements du pays, de gauche ou de droite. Mais «Barak ne les a pas récompensés comme ils en ont l'habitude.»

Parti charnière dans un parlement incroyablement fragmenté, le Shas faisait pourtant aussi l'affaire des travaillistes. Lui seul permettait, contre monnaies sonnantes et trébuchantes, de soutirer à l'électorat traditionnel de la droite les forces suffisantes pour réunir une majorité. «C'est bien simple, sans le Shas, il n'y aurait tout simplement pas eu de processus d'Oslo», résume le chercheur.

Aujourd'hui, à la menace de la «révolution laïque» s'ajoute une circonstance aggravante pour Barak: la mise en prison, en juillet, de l'homme fort du Shas, Arieh Deri, reconnu coupable de corruption et de fraude. De quoi justifier la quasi excommunication qui a frappé Ehud Barak. Une aubaine pour son rival Ariel Sharon? Pas si sûr: alors que le chef du Likoud a toujours une avance de vingt points, le fait d'être désigné comme une sorte de candidat divin pourrait lui coûter cher au sein d'autres groupes laïcs, tels les juifs de l'ex-Union soviétique.