Russie

Un accident spatial cristallise les tensions

Les deux astronautes ont survécu à l’échec du lancement d’un vaisseau Soyouz vers la station spatiale internationale. C’est un nouveau test pour la collaboration russo-américaine dans l’espace, de plus en plus vulnérable aux tensions géopolitiques

Un vol habité vers la Station spatiale internationale (SSI) a failli tourner à la catastrophe hier. L’astronaute américain Nick Hague et le Russe Alexeï Ovtchinine ont survécu à un lancement avorté depuis Baïkonour lorsque leur capsule s’est éjectée automatiquement deux minutes après le décollage et est revenue se poser sur le plancher des vaches au milieu de la steppe du Kazakhstan. Une retransmission en direct de l’agence spatiale russe Roscosmos a montré de brusques secousses à l’intérieur de la capsule au moment de l’incident.

Mais la télévision d’Etat, qui diffusait les images, a brusquement coupé la retransmission au milieu d’une phrase prononcée par le commentateur. A la place, les téléspectateurs ont vu une ennuyeuse remise de lettre de créances par le président Vladimir Poutine à quelques nouveaux ambassadeurs nommés à Moscou.

Défaillance d’un moteur

Scientifiques, journalistes et passionnés d’espace ont dû se rabattre sur le site internet de la NASA, qui diffusait en direct les efforts de sauvetage de la mission Soyouz MS-10. On y a entendu Alexeï Ovtchinine déclarant: «Incident avec le lanceur, 2 minutes 45 secondes (soupir). Ce fut un vol rapide», d’une voix au flegme impressionnant. Car la rentrée dans l’atmosphère en trajectoire balistique (plus raide qu’une descente normale) est périlleuse et soumet le corps humain à des forces centrifuges extrêmement pénibles.

L’équipage a finalement été secouru environ une heure et demie après le lancement, 20 kilomètres au sud de la ville de Djezkazgan et à 450 kilomètres de Baïkonour, le point de départ. La télévision russe a montré en fin de journée des images des astronautes marchant sans peine vers l’hélicoptère de secours. Selon Jim Bridenstine, administrateur de la NASA, les deux astronautes «sont en bonne santé à la suite du lancement avorté. Je suis reconnaissant que tout le monde soit en sécurité.» Nick Hague (43 ans), dont c’était le premier vol, et Alexeï Ovtchinine (47 ans), dont c’était le second, devaient en principe accoster la SSI six heures après le lancement et y rester six mois.

Inquiétante coupure d'accès

La cause de l’incident serait la défaillance d’un moteur, au moment de la séparation des premier et deuxième étages de la fusée. Un des blocs du premier étage a frappé le second étage de l’appareil, provoquant l’extinction du moteur, précise une source cité par Interfax. Roscosmos et la NASA ont promis de mener une enquête détaillée après cet échec. Tous les vols vers la SSI sont suspendus en attendant les résultats.

L’échec du lancement provoque une inquiétante coupure de l’accès à la SSI. Le lanceur Soyouz reste le seul véhicule permettant les vols humains et les ravitaillements vers la station. Les vols commerciaux prévus des lanceurs Boeing et SpaceX ne sont pas censés être opérationnels avant le milieu de l’année prochaine.

Trois astronautes se trouvent aujourd’hui à bord de la SSI: Serena Auñón-Chancellor (NASA), l’Allemand Alexander Gerst et Russe Sergueï Prokopiev. Le trio est arrivé à la station le 6 juin sur le vaisseau précédent, Soyouz MS-9, qui n’a une durée de vie orbitale que de 200 jours. L’équipage devra donc descendre avant la fin de l’année. Si la fusée Soyouz n’est pas remise en service à ce moment-là, il est possible que la SSI soit abandonnée pour une durée indéterminée.

Tensions entre la Russie et les Etats-Unis

L’incident replace sous les projecteurs les tensions entre la Russie et les Etats-Unis qui ont récemment émaillé la longue collaboration. Une coopération de moins en moins abritée des tensions géopolitiques dues en particulier à l’annexion par Moscou de la Crimée et aux accusations d’ingérence dans les élections présidentielles américaines en 2016.

En août, la détection d’une légère fuite de pression dans la SSI a fait l’objet d’une intense spéculation dans les médias pro-Kremlin. La fuite a été promptement réparée, ce qui n’est pas le cas de la confiance entre les deux pays. Le patron de Roscosmos Dmitri Rogozine, connu pour son ardent antiaméricanisme, a suggéré que la fuite n’était pas accidentelle mais préméditée. Des tabloïds russes ont propagé la rumeur selon laquelle les Américains ont saboté la SSI pour forcer le retour sur Terre des astronautes parce que l’un d’entre eux – un Américain – aurait des problèmes de santé.

La NASA dément formellement ces insinuations. A la veille du lancement avorté, Jim Bridenstine déclarait à la presse que la relation russo-américaine «est solide et, quoi qu’il se passe sur Terre, nous avons toujours été en mesure de séparer l’exploration, la découverte et la science de l’espace de tout différend terrestre. Nous devons permettre à l’enquête [sur la fuite dans la SSI] de se poursuivre sans spéculations, sans rumeurs, sans insinuations, sans complots.»

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