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Un algorithme peut-il prévoir les attaques de l’Etat islamique?

Les djihadistes sont bien plus actifs en ligne avant de passer à l'acte, démontre une étude scientifique. Cette activité peut être modélisée. Mais prédire une attaque terroriste par les données reste encore très difficile

Peut-on opposer à la violence sanguinaire de l'Etat islamique la puissance des modèles mathématiques? En observant méthodiquement les faits et gestes de l'Etat islamique sur le web, serait-il possible de contrer sa propagande en ligne ou même déjouer l'organisation d’attentats? Une étude menée par le physicien Neil Johnson de l'Université de Miami et rapportée par le New York Times semble aller dans ce sens.

Pour parvenir à ces résultats, publiés par la revue Science le 17 juin, Neil Johnson et son équipe ont élaboré un algorithme qui identifie les schémas comportementaux des affiliés au groupe Etat islamique. Les chercheurs ont utilisé comme matériau des données collectées sur le réseau social VKontakte entre le 1er janvier et le 31 août 2015, à partir de 108 086 individus, exploitant des termes comme «bain de sang» ou «décapitation» en plusieurs langues. 

VKontakte est le plus grand réseau social européen, sorte de Facebook multi-langues, avec plus de 350 millions d'utilisateurs. Neil Johnson a choisi de baser son étude sur ce site pour plusieurs raisons. Il possède une forte concentration d'utilisateurs d'origine tchétchène basés dans la région du Caucase, proches de la principale aire d'influence de l'Etat islamique sur le Moyen-Orient. De plus, l'Etat islamique a déjà utilisé cette plateforme pour diffuser sa propagande à la population russe. Enfin, VKontakte ferme moins rapidement les groupes pro-Daech que ne le fait Facebook. 

L'Etat islamique en ligne, un vrai écosystème

Le quotidien new-yorkais livre une synthèse de la méthodologie employée par l'équipe de physiciens. Le but à atteindre? Jeter les bases d'une «science correcte de l'extrémisme en ligne», expose Neil Johnson. 

A la place d'étudier de grands groupes ou de tenter de traquer des millions d'utilisateurs individuels, les chercheurs estiment qu'il était plus efficace de se concentrer sur des petits groupes car ils reflètent les lames de fond de toute nouvelle activité et, peuvent potentiellement indiquer où va l'activité. Même si cette traque en elle-même ne prétend de prévenir des actes individuels, comme les massacres d'Orlando ou de San Bernardino, elle permet d'identifier quand les conditions sont mûres pour le passage à l'action, détaille toujours le New York Times. Les physiciens ont recensé quelques 200 groupes. Leurs posts sont le plus souvent des promesses d'allégeance à des terroristes, des appels pour du financement et des astuces de survie. 

Même fonctionnement que les virus

Dans une interview accordée au magazine Pacific Standard, Neil Johnson explique ce qu'il a observé. «En traquant les groupes, nous avons montré que les rassemblements grandissent et meurent, de manière schématique, en forme d'ailerons de requin. La communauté croît de manière légèrement irrégulière, avec de nouveaux membres qui s'y insèrent, ou en s'unissant avec d'autres agrégats (...).» Lorsque les groupes se ferment, les gens se dispersent puis rejoignent d'autres communautés. Le modèle permet donc de déterminer quel moment est le plus opportun pour clôturer tel ou tel groupe de réseau social, afin d'entraver efficacement l'«écosystème» Daech sur le web. Car le chercheur affirme que si l'on clôt trop rapidement tel groupe, ses membres risquent, tels des virus, d'aller «infecter» directement d'autres groupes.

Quant à la question des «loups solitaires», le chercheur explique au New York Times qu'à un moment ou à un autre, la personne cherche des informations et se retrouve en quelques semaines dans un groupe réel ou virtuel pro Etat islamique. L'auteur de la tuerie d'Orlando, dont les relations avec l'Etat islamique demeurent floues, fréquentait ainsi le Centre islamique de Fort Pierce et y avait côtoyé ­Moner Mohammad Abusalha, le premier Américain à avoir commis un attentat-suicide en Syrie en 2014, rapporte Le Monde

Un science encore balbutiante

Neil Johnson se montre toutefois mesuré sur les résultats de cette analyse, indiquant que ce modèle statistique ne peut pas tout détecter. «Je suis toujours prudent quand on parle de prédiction. Cela transforme presque en problème d’ingénierie le fait de gérer l’extrémisme en ligne», traduit le magazine Slate.fr

Dans l'article du New York Times, J.M. Berger, co-auteur de «Isis: The State of Terror», et chercheur à l'Université George Washington pour un programme sur l'extrémisme, voit le potentiel des résultats: «C'est une approche intéressante, avec une valeur potentielle. Plus de recherches devraient être faites dans ce sens. Mais pour rendre ceci encore plus utile, il faudra plus de travail.» Une autre experte sur la question, Faiza Patel, directrice d'un programme de sécurité nationale à l'Université de New York, explique que de multiples facteurs entrent en compte dans la préparation des attentats, facteurs qui ne peuvent être considérés dans une simple équation. L'anticipation du terrorisme reste pour l'heure une science balbutiante.

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