Un Américain à Moscou

Vladimir Pozner compte parmi les journalistes de télévision les plus connus et les plus estimés de Russie. Ce polyglotte qui parle le français et l’anglais sans accent livre un regard sans compromis sur la guerre de l’informationqui nourrit la crise ukrainienne

On nous avait prévenu qu’il était parfaitement trilingue et cosmopolite. Tout de même, à échanger quelques banalités d’usage en s’installant dans un bar genevois, on est saisi d’un doute: est-il vraiment Russe, cet homme jovial aux yeux rieurs, qui se livre sans réserve?

La réponse n’est pas évidente. Mais ce qui est sûr, c’est que Vladimir Pozner est une star du journalisme télévisé en Russie. A 80 ans d’une santé éclatante, il anime une émission en direct sur la première chaîne qui porte simplement son nom: Pozner. Parmi ses invités prestigieux, Hillary Clinton ou Mikhaïl Gorbatchev, le plus souvent des personnalités politiques ou culturelles, parfois dissidentes. «Il est arrivé que nous recevions un coup de fil courroucé du Kremlin pendant l’émission», sourit-il. Mais sa longue carrière médiatique le préserve sans doute d’une éjection, d’autant plus qu’il reçoit aussi des défenseurs du régime – récemment, c’était Alexandre Zaldostanov dit «Le Chirurgien», chef d’un gang de motards ultra-nationalistes.

Mais reprenons. Si Vladimir Poz­ner n’est pas tout à fait Russe, c’est la faute aux caprices de l’histoire. Né à Paris en 1934, de mère française catholique et d’un père juif russe, il a passé la majeure partie de sa jeunesse aux Etats-Unis. Un pays que sa famille doit quitter après la guerre, son père étant accusé par le FBI de collaborer en secret avec les Soviétiques – ce qui s’est avéré exact par la suite. Les Pozner repartent vers la France puis à Berlin-Est, avant de poser leurs valises à Moscou en 1953.

Vladimir a 19 ans, et des étoiles rouges dans les yeux: «Moi l’Américain, j’étais très fier d’avoir un père russe, et exalté d’intégrer cette société nouvelle qui avait aboli l’injustice. Mais au contact avec la réalité j’ai très vite déchanté. Cinq ans après, j’ai voulu retourner à New York. Quand j’ai parlé de ce projet à mon père, celui-ci m’a répondu: «Si tu essaies de partir, je parlerai de toi au KGB.» Heureusement que cette même année, j’ai rencontré ma future épouse.»

S’il tient le coup, c’est aussi grâce à la presse. Il fait ses armes au journal anglophone Soviet Life puis à Radio Moscou. «Dans les années 1970, j’ai pu effectuer quelques séjours comme correspondant à l’étranger. D’abord la Hongrie, puis la Finlande, et enfin le Canada. Mais le rêve a été de courte durée, parce qu’en 1979 j’ai dit publiquement que l’URSS allait regretter d’avoir envahi l’Afghanistan. Dès lors je fus rapatrié et privé de passeport!»

La perestroïka sera un coup de pouce inespéré du destin. Dans ces années de timide ouverture, il est choisi, lui qui parle l’américain sans accent, pour animer une série d’émissions en duplex, baptisée Telemost (pont télévisé) avec Phil Donahue, monstre sacré du journalisme TV américain. Dans un esprit d’ouverture et de découverte, les deux journalistes échangent des vues sur le capitalisme, la démocratie sociale, la vie en URSS et aux Etats-Unis – tout en défendant chacun l’idéologie de leurs pays respectifs. Vladimir Pozner devient en quelque sorte le porte-parole de l’URSS auprès de l’Amérique. «Je faisais de la propagande, c’est vrai. Ce n’est pas évident d’en faire. On ne ment pas, on dit seulement une partie de la vérité, seulement les bonnes choses.»

D’adversaire, Phil Donahue devient comparse. Quand l’Union soviétique s’effondre, il déménage à New York. CNBC hébergera le duo dans un talk-show, Donahue/Poz­ner, jusqu’en 1997. «Je me suis rendu compte que la liberté de parole était limitée aussi là-bas. Je suis donc retourné en 1997 à Moscou, où l’on pouvait dire tout ce qu’on voulait. Jusqu’à l’arrivée de Poutine.»

Russe et Américain, journaliste depuis un demi-siècle, propagandiste repenti, Vladimir Pozner est bien placé pour évoquer certains aspects des relations entre la Russie et l’Occident, mises à mal depuis la crise ukrainienne.

Le Temps: Quel est votre pronostic pour l’Ukraine? Peut-on encore éviter la guerre?

Vladimir Pozner: Je ne me hasarderai pas à faire un pronostic. Ce qui se passe là-bas est un désastre. Ce pays pourrait être extrêmement riche, le voilà pauvre et complètement déchiré. Les Ukrainiens n’ont pas eu de chance avec leurs dirigeants depuis l’indépendance en 1991: même ceux qui étaient censés porter le renouveau après la Révolution orange ont brisé l’espoir. Sans même parler de Ianoukovitch…

– Il était donc légitime de chasser ce dernier du pouvoir?

– Oui. Il n’est pas possible que des dizaines de milliers de personnes sortent dans la rue parce qu’on les a achetés. Le ras-le-bol était vraiment perceptible. En revanche, là où je ne rejoins pas les Occidentaux, c’est au sujet de la Crimée. Si l’Ukraine devenait un membre associé de l’Union européenne, à terme on n’aurait pas pu exclure une présence de l’OTAN dans la péninsule. Pour Poutine, cela est inacceptable et je le comprends parfaitement. Imaginez une révolution anti-américaine au Mexique qui invite l’armée russe pour défendre ses frontières: jamais les Etats-Unis ne le toléreraient!

– Annexera-t-il l’est de l’Ukraine au même motif?

– Non, je ne pense pas que le Kremlin veuille incorporer l’est et le sud. Sauf si l’armée ukrainienne commet un bain de sang. Je crois simplement que les milices séparatistes pro-russes sont soutenues par une bonne partie de la population, qui se sent plus russe qu’ukrainienne.

– Comment voyez-vous cette guerre de l’information qui court de Washington à Moscou?

– De la pure propagande de part et d’autre! Récemment j’ai collaboré avec CNN version américaine: on y diffusait des mensonges purs et simples. On disait par exemple que les Criméens votaient sous la menace des mitraillettes russes. On est loin des principes de Ted Turner, le fondateur de la chaîne.

– C’est le retour à la Guerre froide?

– Je ne crois pas. L’expression ne dit plus la réalité. La Russie n’a pas de modèle idéologique à proposer. La guerre de l’information n’est pas tournée vers l’extérieur mais vers l’intérieur. Chaque pays compose son propre menu d’informations soigneusement sélectionnées.

– Qu’en est-il en Russie?

– Les grandes chaînes appartiennent à l’Etat et donnent exclusivement le point de vue du gouvernement. Jamais on ne dirait que Poutine a tort! Et tout est passé au crible. En Union soviétique, vous pouviez être fusillé ou mis en prison. Aujourd’hui, un journaliste qui diffuse un avis dissident perd son travail. C’est un peu pareil en fin de compte. Qui va prendre un tel risque? Il faut bien nourrir sa famille.

– La presse écrite est-elle plus libre?

– Beaucoup plus. Cyniquement, le Kremlin estime que si le public est restreint, la liberté peut être plus grande. Toutefois la presse est très polarisée, on y trouve peu de points de vue modérés. En réalité la liberté de la presse intéresse peu les Russes en général.

– Un héritage de l’URSS?

– La majorité des gens au pouvoir aujourd’hui sont des Soviétiques. Ils ont été formés par cette société qui n’existe plus, et essaient de résoudre les problèmes actuels sous ce prisme. Je comprends l’impatience occidentale, mais les Russes ont besoin de temps pour parvenir à la maturité démocratique.

– On sent la population russe très attachée aux valeurs morales traditionnelles. Une divergence profonde, irréductible avec l’Occident?

– Oui, la Russie est un pays conservateur, paysan, l’Eglise est très renfermée et traditionnellement anti-occidentale. Les Russes viennent de Byzance, les Occidentaux de Rome, tout est là! En Russie beaucoup de gens par exemple estiment que les Pussy Riot n’ont pas été assez punies. L’homosexualité n’est plus un crime comme du temps de l’URSS – cela valait 5 ans de prison – mais on la nie, on la cache. Mais il y a encore autre chose. Les Russes se voient comme un grand peuple et un grand pays. Et depuis vingt-cinq ans, ils se sont sentis rabaissés, humiliés par l’Occident. Si seulement en 1991 il y avait eu un homme aussi intelligent que George Marshall, qui aurait aidé la Russie à se relever tout en implantant solidement la démocratie, le pays serait différent. Le sentiment anti-occidental est aujourd’hui beaucoup plus fort que du temps de l’Union soviétique.

– Le lourd passé communiste hante-t-il la Russie?

– Au XXe siècle, le seul pays qui ait fait son mea culpa est l’Allemagne. Ni la France sur la question juive, ni le Japon, ni la Turquie n’ont dit pardon. Ce n’est pas facile, parce qu’il faut admettre la responsabilité d’un peuple entier. En Russie, on ne veut pas entendre parler des crimes du communisme. Il faudra passer par là pourtant un jour, reconnaître que cette grande vision a tourné en une catastrophe anti-humaine et diabolique. Ce poids est toujours là.

«Le sentiment anti-occidental est aujourd’hui beaucoup plus fort que du temps de l’Union soviétique»