France

Un an après les attentats, Paris entend rester une fête

Assommée par les attentats du 13 novembre 2015, la capitale française ne veut surtout pas apparaître comme une ville victime. Des Champs-Elysées à République, «Le Temps» a rencontré ceux qui la font revivre

Marcel Campion n’aime pas les débâcles. Lorsqu’il avait dû accepter, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, de fermer pendant une semaine l’accès au marché de Noël qu’il organise, depuis des années, dans les jardins des Champs-Elysées, le «roi des forains» français s’était juré de prendre sa revanche. Le revoici donc ici, un an après, à savourer l’ouverture annuelle de la Grande Roue, avec un hommage en chansons à Yves Montand.

«Paris rime avec la vie»

Paris victime? Paris blessée? «La vie continue. A combien de tragédies a survécu cette ville? Revivre, c’est ce que souhaitent avant tout les rescapés du Bataclan et des terrasses», réplique l’homme d’affaires gouailleur, souvent épinglé par «Le Canard enchaîné» pour ses contrats mirifiques avec la municipalité.

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Autour de lui, une centaine d’invités se pressent pour voir scintiller les premières illuminations de l’hiver. Celles des Champs-Elysées – sponsorisées par China Eastern Airlines – débuteront le 21 novembre. Pari tenu pour Jean-Noël Reinhardt, président du comité des Champs-Elysées qui regroupe commerçants et riverains de la «plus belle avenue du monde». «Paris rime avec la vie. Toute l’histoire de la ville ramène à cela», raconte cet ancien patron de l’historique magasin Virgin, que les Galeries Lafayette s’apprêtent à remplacer.

Communiquer sur les projets d’avenir

Plutôt que de communiquer sur les attentats et la mémoire, la mairie préfère d’ailleurs parler avenir, futures infrastructures du «Grand Paris» et candidature de la capitale française à l’organisation des jeux olympiques d’été de 2024. Olivia Polski est maire adjointe, chargée du commerce: «Toutes nos enquêtes effectuées auprès des habitants vont dans le même sens, complète-t-elle. Retrouver le plaisir de vivre ensemble est la première des demandes. Comme un jardin laminé par une tempête que l’on doit faire refleurir.»

Le calendrier confirme cette volonté. Plutôt que de s’en tenir à des initiatives consensuelles, pour ne pas raviver les plaies dans sa métropole endeuillée, la maire PS de Paris Anne Hidalgo, élue en 2014, a pris le risque de la confrontation en faisant voter le 25 septembre la fermeture au trafic automobile du principal tronçon de la voie sur berge, entre le Louvre et le pont d’Austerlitz. Décidée en 1966, ouverte en 1976 et baptisée voie Georges-Pompidou en hommage au président défunt, cette voie express avait pourtant symbolisé, à l’époque, la modernisation d’une ville à peine débarrassée de son marché de gros des Halles.

Jardins, aires de jeux, guinguettes

Aujourd’hui, des équipes d’urbanistes planchent sur l’aménagement de ce ruban d’asphalte qui longe la Seine et les somptueuses façades du Musée d'Orsay, de la Conciergerie, de l’île Saint-Louis et de l’île de la cité. Il y aura des jardins. Des aires de jeux. Des guinguettes. Un goût permanent de Paris Plage, la très populaire opération estivale qui voit les berges se recouvrir de sable et de transats.

«Je ne dirai pas que les attentats ont précipité ce projet, mais ils ont accru notre envie de rupture. Il fallait changer la donne», reconnaît un responsable du «projet de reconquête des berges». Plusieurs pétitions hostiles au projet circulent. L’opposition municipale, revigorée depuis la prise de la région Ile de France par la droite en décembre 2015, promet une contre-attaque.

Un espace créatif unique en Europe

Il n’empêche: Paris rêve d’attirer les banquiers de la City, courtise ses startupers qui auront bientôt, à la Halle Freyssinet près d’Austerlitz, un espace créatif unique en Europe impulsé par le magnat des télécoms Xavier Niel. «La ville doit se bouger, concède Jean-Noël Reinhardt, très attentif à son attractivité pour les touristes étrangers. Elle doit, un peu comme la France, sortir de sa nostalgie de grandeur. Réhabiliter ses transports en communs, réinventer son urbanisme, c’est faire revivre Paris.»

Direction le quartier de la République, vers le Canal Saint-Martin où les terroristes entamèrent leurs tueries le 13 novembre. Frédéric Willemin, ingénieur environnemental à la Société du Grand Paris (SGP), fait visiter les lieux à quelques journalistes étrangers. Le projet SGP prévoit d’ici 2030 quatre nouvelles lignes de métro sur 200 kilomètres, une soixantaine de stations entre la capitale et la banlieue et – enfin! – une ligne ferroviaire dédiée entre le centre de Paris et l’aéroport Charles de Gaulle, actuellement desservi par le RER.

«Avoir des projets, c’est la meilleure réponse»

On regarde la carte. Difficile de ne pas penser que c’est par l’autoroute du nord A1, qui longe l’aéroport, que sont arrivés voici un an les commandos terroristes descendus de Bruxelles. Difficile d’oublier les premières explosions au Stade de France, vers 21h15, en plein match de foot France-Allemagne. Kirita est l’une des copropriétaires du restaurant Le Petit Cambodge, premier visé par les tueurs. Son établissement a rouvert en mars. «La vie reprend, lâche-t-elle. Avoir des projets, surtout s’ils sont grandioses pour cette ville et s’ils permettent d’attirer encore plus de touristes, c’est la meilleure réponse.»

Les touristes pas rassurés

Les visiteurs étrangers sont, eux, moins convaincus. «Les attentats ont changé la perception. Pour les Asiatiques notamment, Paris et la France restent un peu synonymes de danger», confirme l’une des gérantes du magasin Benlux de la rue de Rivoli, l’un des lieux les plus fréquentés par les acheteurs chinois. A la Maison de l’Alsace, sur les Champs-Elysées, Jean-Noël Reinhardt acquiesce. Sur cette avenue qui draine 300 000 visiteurs par jour, l’image de Paris est en jeu. Et le recul de 20% de l’activité commerciale annoncé officiellement pour 2015, exige de riposter.

Le 7 novembre, la maire de la ville a d’ailleurs proposé au Conseil de Paris que tous les magasins puissent ouvrir douze dimanches par an (ceux des zones touristiques le sont tous les dimanches). Une volte-face après des années de réticence. «Il est très important pour cette capitale unique de ne pas se transformer en ville musée, argumente Jean-Noël Reinhardt. 70% des visiteurs qui arpentent les Champs-Elysées viennent pour une combinaison unique de promenade, de shopping et de détente gourmande». A l’autre bout de la ville, le Bataclan rouvre ce samedi avec un concert de Sting. Un an après l’horreur, Paris entend rester une fête.


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