«Et si l’un d’entre eux vient ici mercredi pour commettre un attentat suicide? Comment réagirons-nous?» Joël Lemahieu est un ami de Roselyne Hamel, la sœur du prêtre assassiné le 26 juillet 2016 par deux jeunes Français musulmans radicalisés alors qu’il célébrait la messe devant quelques fidèles et des religieuses, dans son église normande de Saint-Etienne-du-Rouvray.

Militant de l’association d’aide aux plus démunis ATD quart monde, dans le nord de la France où réside Roselyne, 77 ans, Joël Lemahieu, un retraité à l’épaisse moustache, a pris connaissance de l’appel lancé par Interpol dans la foulée de la libération de Mossoul, la deuxième ville d’Irak, où l’Etat islamique (EI) a été vaincu sur un champ de ruines. Selon l’agence policière basée à Lyon, 173 combattants de l’EI spécialisés dans les actes terroristes auraient été envoyés à travers l’Europe. Or l’hypothèse d’un attentat un an après le 26 juillet est un cauchemar pour Joël Lemahieu: «Franchement, on ne sait souvent plus quoi dire à nos amis musulmans, explique-t-il. Notre volonté de tourner la page est réelle. Mais pour eux, cela reste très compliqué. Beaucoup de «leurs» jeunes veulent en découdre…»

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Présence d’imams étrangers

«Leurs» jeunes: l’expression en dit long dans la bouche de ce volontaire associatif qui sera, mercredi, sur les bancs de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, où se rendra Emmanuel Macron, pour une messe célébrée par Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen. Ce dernier préside aussi le tribunal ecclésiastique chargé du procès en béatification du père Hamel ouvert en mai 2017 par le pape François: «On ne peut pas l’empêcher: beaucoup de Français voient les jeunes musulmans pratiquants comme un danger potentiel», reconnaît l’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, auteur de Ce que vous ne savez pas sur l’islam (Ed. Fayard). Cinq millions de musulmans vivent dans l’Hexagone. L’islam est la seconde religion du pays. «Tous nos prêches d’apaisement ne suffisent pas, poursuit Tareq Oubrou. Notre dialogue interreligieux doit vivre avec ce doute, cette blessure.»

En octobre dernier: A Saint-Etienne-du-Rouvray, béatification et fractures religieuses françaises

Cette plaie, l’organisation toujours difficile de l’islam de France la rend difficile à cicatriser. Un an après l’assassinat du père Hamel par Abdel Malik Petitjean et Adel Kermiche – tous deux âgés de 19 ans et tués par la police après le meurtre –, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a élu, début juillet, le franco-turc Ahmet Ogras, 46 ans, un entrepreneur, responsable de l’Union des affaires culturelles turco-islamiques, proche du pouvoir d’Ankara. Problème: ce dernier, qui a reçu le 20 juin le chef de l’Etat français pour le repas de rupture du jeûne du Ramadan, reste favorable à la présence d’imams étrangers «détachés» sur le sol français, dans le collimateur des pouvoirs publics. Environ 400 de ces prédicateurs religieux officient dans les mosquées de l’Hexagone, souvent payés par des pays étrangers comme l’Algérie. Or les noms d’une poignée d’entre eux ont croisé les itinéraires des terroristes…

Jeunes radicalisés

L’Eglise catholique, dont les diocèses se reposent aussi de plus en plus sur des prêtres missionnaires africains ou d’Europe de l’Est, n’ose guère aborder le sujet. Les élus des villes françaises à forte population musulmane, en revanche, s’en inquiètent ouvertement. Car derrière les imams se pose aussi la question des associations cultuelles, des cours islamiques dispensés aux jeunes. Abdel Malik Petijean, adopté à l’âge de 3 ans par un Français remarié avec sa mère musulmane, s’était radicalisé par Internet avant d’être embrigadé pour le pire par Adel Kermiche. A quelques kilomètres de Saint-Etienne-du-Rouvray se trouve par ailleurs Elbeuf, où grandit le converti Maxime Hauchard, 25 ans, considéré comme l’un des bourreaux toujours actifs de l’Etat islamique. Lequel disait, en 2014, «attendre la mort avec joie…»

En 2016, après le décès du Père Hamel et la tragédie de Nice survenue le 14 juillet, une violente polémique avait été lancée par l’actuel maire de Tourcoing (Nord), Gérard Darmanin – issu de la droite –, selon qui un imam d’origine étrangère radicalisé officiait dans sa commune. «Il faut pouvoir protéger les Français musulmans des amalgames et des difficultés que font certaines personnes très minoritaires et très radicalisées, avait-il exigé. Ce n’est pas en cachant la vérité, en mettant la poussière sous le tapis, qu’on arrive à rassurer les habitants par rapport à leur sécurité.» Le prédicateur visé a été depuis placé sous surveillance tandis qu’un autre imam fiché «S», qui officiait à Toulouse, a fait début juillet l’objet d’une perquisition dans le cadre de l’état d’urgence, toujours en vigueur.

«Nouvelle relation entre chrétiens et musulmans»

Comment se parler et se faire confiance entre fidèles quand le poison de la méfiance continue de faire son œuvre? Le 1er août 2016, pour la messe célébrée en la mémoire du Père Hamel à Notre-Dame de Paris, l’ancien président du CFCM Anouar Kbibech avait parlé «d’un acte fondateur d’une nouvelle relation entre les chrétiens et les musulmans de ce pays». Est-il intervenu? Dans les faits, oui. L’appel lancé l’an dernier par le CFCM aux «responsables de mosquées, imams et fidèles» pour qu’ils «rendent visite aux églises qui leur sont proches, notamment à l’occasion de la messe du dimanche matin afin d’exprimer solidarité et compassion à leurs frères chrétiens» a notamment été entendu. A Montpellier, l’imam Farid Darrouff s’est personnellement rendu dans les églises de la ville, accompagné du conseil de sa mosquée. La publication d’un recueil de lettres écrites par un musulman (sous pseudonyme) au prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray – Requiem pour le Père Jacques Hamel (Ed. Bayard) – a également donné lieu à de nombreuses lectures dans les églises.

Mais après? «Va-t’en Satan!» avait lâché, avant de mourir, le prêtre octogénaire tué à Saint-Etienne-du-Rouvray. Douze mois plus tard, le mal du fanatisme islamique taraude toujours la France multiconfessionnelle.