Year One. Cela fait un an que Barack Obama occupe la présidence des Etats-Unis. Malgré les fortes attentes découlant de son élection en novembre 2008, son bilan est contrasté. La prison de Guantanamo, qu’il avait promis de fermer d’ici au 22 janvier 2010, n’est pas fermée. Pourtant, le ton a changé, l’image de l’Amérique s’est améliorée. Le bouclier antimissile souhaité par les néo-conservateurs a été abandonné, permettant une embellie dans les relations entre Moscou et Washington. Ex-conseiller du président Bill Clinton, William Gal­s­ton, expert à la Brookings Institution, livre son analyse.

Le Temps: Un an après son arrivée à la Maison-Blanche, quel est le bilan de l’action d’Obama?

William Gal­s­ton: Ce qui domine aux Etats-Unis, c’est la persistance des difficultés économiques. La reprise n’est pour l’heure qu’un phénomène statistique. Elle n’a pas profité à ceux qui n’ont pas de travail ou ceux dont le revenu a diminué. L’évaluation que les Américains font de la situation est donc négative.

– Si on devait comparer Obama avec d’autres présidents après douze mois…

– Par rapport à John F. Kennedy, sa première année est tout à fait satisfaisante. Lors des premiers douze mois, JFK avait connu un épisode désastreux à la Baie des Cochons à Cuba, un sommet calamiteux avec Khrouchtchev à Vienne, la construction du mur de Berlin et la majorité de ses projets ont été bloqués par un Congrès à majorité démocrate. Par rapport à George Bush père ou Lyndon Johnson en revanche, son bilan est moins bon. Le vrai défi pour Obama, c’est de tirer les leçons de cette première année. Kennedy a su très bien le faire.

– En une phrase, comment résumer son début de présidence?

– Obama est un réaliste ambitieux, conscient des limites des aspirations personnelles, des institutions et de la politique, mais désireux de transformer le monde plutôt que se contenter de le gérer. Une combinaison difficile.

– Certains tendent à décrire Obama comme un bon orateur, mais un président incapable de décider…

– Le président Obama a tenu des discours remarquables. Je pense en particulier à celui du Caire, mais aussi à celui d’Oslo (lorsqu’il reçut le Prix Nobel de la paix). Mais il est faux de réduire le président à cette seule dimension. Barack Obama a aussi pris des décisions impopulaires: il a décidé de sauver les banques en difficulté par souci systémique; il a lancé un plan de relance en utilisant les deniers publics; il est venu en aide à l’industrie automobile; il a lancé une réforme de la santé qui lui a valu les quolibets. Il a empoigné des problèmes que ses prédécesseurs n’avaient pas jugé nécessaire de résoudre. Aujourd’hui, lui et son parti en paient le prix politique.

– La réforme de la santé pourrait bientôt aboutir. Un vrai succès?

– Si les démocrates réussissent à faire passer la réforme, ce sera une percée majeure. Au vu des réalités politiques et économiques actuelles, c’est ce qu’ils pouvaient accomplir de mieux. Le cas échéant, la réforme aura révélé deux phénomènes contradictoires. D’un côté, Barack Obama aura été un grand promoteur du changement en étant le premier en plusieurs décennies à avoir osé réformer le système. De l’autre, la réforme a empêché le président de réaliser une promesse: devenir un président «bipartisan». La polarisation partisane entre démocrates et républicains n’a jamais été aussi marquée.

– Les détracteurs d’Obama estiment qu’il a manqué de leadership dans le débat sur la santé.

– En 1993, la Maison-Blanche avait présenté un projet ficelé au Congrès. Ce fut un échec. Cette fois, Barack Obama avait raison de dire que le Congrès devait jouer un rôle moteur dans la réforme. Mais il a trop misé sur cette stratégie et aurait dû intervenir avec fermeté l’été passé quand le débat sur la santé dérapa.

– Au niveau de l’économie, les critiques abondent.

– Remettons les choses à leur place. Quand le président Obama a pris ses fonctions, on parlait de la possibilité d’une deuxième Grande Dépression. L’administration américaine et la Réserve fédérale ont agi de façon énergique pour éviter un tel désastre. Maintenant, il est normal que les Américains pensent à leur quotidien difficile. Est-ce qu’un président peut remettre immédiatement au travail trois à quatre millions de citoyens? La réponse est non. A court terme, sa marge de manœuvre est faible. Les leviers dont il dispose n’ont que des effets à long terme: investissements dans l’éducation, les infrastructures, etc.

– La dette de 12 000 milliards de dollars prévue en 2015 est la preuve, dit-on, que la Maison-Blanche a perdu le contrôle du pays.

– A court terme, elle n’avait pas le choix. Les déficits et la dette étaient voués à augmenter. Mais des déficits qui se chiffrent en milliers de milliards ne sont pas tenables à terme. Ils limitent grandement la marge de manœuvre de la diplomatie américaine. Le budget fiscal 2011 qui sera présenté en octobre sera l’occasion de changer radicalement la donne.

– L’une des priorités du président était de miser sur une économie verte. Où en est-on?

– Le plan de relance contient plusieurs dispositions en faveur d’une économie verte. A mes yeux toutefois, les investissements publics dans ce domaine ne vont pas permettre une percée tant que les incitations à développer une économie verte n’existent pas. Je pense par exemple à un système de permis d’émissions de gaz à effet de serre ou une taxe carbone de sorte que les privés réalisent qu’il est dans leur intérêt de procéder à des investissements massifs dans la green tech.

– En politique étrangère, les succès se font attendre.

– Barack Obama a enregistré un grand succès et plusieurs petits échecs. En changeant le ton de la diplomatie américaine, il a permis aux Etats-Unis de se débarrasser de leur image de «paria moral». Mais sa politique de la main tendue n’a pas eu les succès escomptés. Par ses gestes répétés envers l’Iran, il n’a rien obtenu en retour. Le conflit israélo-palestinien était aussi une priorité. Là aussi, c’est une vive déception. Quant à la mise à plat des relations avec la Russie, avec notamment l’abandon du bouclier antimissile américain en Europe de l’Est, on en saura plus bientôt. Si Moscou accepte de durcir les sanctions contre l’Iran, le président aura réussi son coup.

– La Maison-Blanche sait-elle où elle va en Afghanistan et au Pakistan?

– Le Pakistan a toujours été un casse-tête pour les administrations américaines. Il y a au Pakistan des franges très anti-américaines. Le Pakistan n’autorise pas Washington à mener de vastes opérations sur son territoire. Seul l’envoi de drones est possible. Je ne vois pas comment Barack Obama pourrait en faire davantage.