Sirènes hurlantes, corps déchiquetés transportés précipitamment sur des brancards, familles sous le choc: la campagne d'attentats a repris à pleine force dans le sud des Philippines avec l'explosion, mardi, d'une puissante bombe à la sortie de l'aéroport de Davao, qui a tué 20 personnes, dont un missionnaire américain, et provoqué une centaine de blessés, parmi lesquels trois autres Américains. La bombe, apparemment dissimulée dans un sac à dos, a complètement dévasté un abri où s'étaient réfugiées des dizaines de personnes pour échapper à une forte pluie. Au même moment, une grenade a été jetée sur un poste de police dans la ville de Tagum, non loin de Davao, causant des blessures à quatre personnes.

Comme presque toujours dans le sud des Philippines, peuplé pour un tiers par des musulmans, cet attentat n'a pas été revendiqué. Le Front Moro islamique de libération (FMIL), la plus importante guérilla séparatiste encore active sur l'île de Mindanao avec 12 000 combattants, professe ne jamais s'en prendre à des cibles civiles. On sait toutefois que nombre d'experts en explosifs sont formés dans les camps d'entraînement du FMIL, certains ayant été impliqués dans le cadre d'attentats hors de l'archipel. L'autre mouvement suspect est la Nouvelle armée du peuple, la vieille guérilla communiste des Philippines encore active dans le nord de l'île de Mindanao et dont l'essentiel des activités tourne autour du racket. En revanche, le mouvement Abou Sayyaf, qui a été lié dans les années 90 à la mouvance Al-Qaida, semble difficilement pouvoir opérer aussi loin de ses bases: Davao se trouve à près de 300 km de l'archipel des Sulu, fief de ce gang de preneurs d'otages qui se pare d'une idéologie islamiste.

La présidente philippine Gloria Arroyo commence à se retrouver dans la même fâcheuse position que son prédécesseur, Joseph Estrada, peu avant son éviction du pouvoir: elle perd de plus en plus le contrôle de la situation à Mindanao et semble s'enfoncer progressivement dans une logique purement militaire. Aux attaques de l'armée philippine contre les divers mouvements armés musulmans succèdent des coups sanglants et des attentats terroristes. Le mois dernier, près de 200 personnes ont été tuées lors d'affrontements entre militaires philippins et éléments du Front Moro, près de la ville de Cotabato. Un attentat contre un relais électrique de Lanao del Norte la semaine dernière a plongé provisoirement une bonne partie de l'île de Mindanao dans l'obscurité.

Embarras de la présidente

L'arrivée prochaine d'un nouveau contingent des forces spéciales américaines sur l'île de Jolo pour prêter main-forte à la lutte contre les membres d'Abou Sayyaf risque d'attiser les tensions. Si les Philippins en général sont plutôt américanophiles, le ressentiment des musulmans de Mindanao à l'égard de l'ancien colonisateur est sans nuances. Et cette fois-ci, le Pentagone a fait clairement savoir au gouvernement philippin qu'il entendait bien que ses marines participent au combat. Ces déclarations intempestives à Washington ont plongé la présidente Gloria Arroyo dans l'embarras, car la constitution philippine prohibe la présence de forces étrangères sur le sol philippin, sauf dans le cadre d'exercices conjoints.

Gloria Arroyo avait commencé son mandat en promettant de ramener une fois pour toutes la paix dans le sud de l'archipel catholique. Elle pouvait se prévaloir d'un préjugé favorable des musulmans de Mindanao, lassés du militarisme machiste de l'ex-président Estrada. Deux ans après, l'accord de paix signé en 1996 avec le Front nationaliste Moro – la plus ancienne guérilla séparatiste – a été fragilisé au point que des centaines de vétérans ont repris les armes. Le cessez-le-feu avec le FMIL n'a plus qu'une existence théorique. Les gangs de kidnappeurs – Abou Sayyaf et le «Pentagone», composé d'anciens du FMIL – continuent à perpétrer leurs méfaits. Le programme initial de Gloria Arroyo qui consistait à pacifier l'île méridionale pour en faire une nouvelle zone d'investissements afin de réduire l'écart social entre catholiques et musulmans reste aussi illusoire qu'au premier jour.