La menace terroriste «très sérieuse» et «imminente» s’est concrétisée, avec ce qui représente le pire des scénarios pour Joe Biden: la mort d’Américains en service. Jeudi, une explosion à l’extérieur de l’aéroport de Kaboul, une attaque suicide, est venue compliquer les évacuations, déjà orchestrées dans le chaos le plus total. L’explosion, revendiquée par le groupe djihadiste Etat islamique (EI), a eu lieu devant l’une des trois entrées de l’aéroport où se massent des milliers d’Afghans qui tentent de fuir le pays, Abbey Gate. Non loin du Baron Hotel, où logent plusieurs Occidentaux.

La mort de treize soldats américains a été confirmée par le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central américain en charge de l'Afghanistan, plusieurs heures après l'explosion. Quinze autres sont blessés. «Deux djihadistes considérés comme appartenant à l'EI se sont fait sauter à Abbey Gate, suivis par des djihadistes de l'EI armés qui ont fait feu sur les civils et les militaires», a-t-il précisé. Le porte-parole du Pentagone John Kirby avait auparavant signalé dans un tweet: «L’explosion à Abbey Gate est due à un attentat complexe qui a fait un certain nombre de victimes américaines et civiles», sans préciser s’il s’agissait de blessés ou de morts. Des échanges de tirs ont également été entendus à proximité de l’aéroport. Le nombre total de décès, vraisemblablement plusieurs dizaines parmi les Afghans, reste incertain.  

«Partir immédiatement»

Pour Joe Biden, qui presque au même moment était censé recevoir le premier ministre israélien Naftali Bennett en visite officielle à Washington, l’annonce de la mort de soldats américains est bien le pire des cauchemars, alors qu’il est déjà très critiqué pour le chaos entourant les évacuations. Très rapidement, des républicains ont exigé sa démission ou qu’il soit destitué. Parmi eux, Nikki Haley, ancienne ambassadrice des Etats-Unis auprès de l’ONU. «Biden devrait-il se retirer ou être destitué à cause de sa gestion de l’Afghanistan? Oui, a-t-elle tweeté. Mais cela nous laisserait avec Kamala Harris, ce qui serait dix fois pire. Que Dieu nous aide.»

Mardi déjà, le président américain évoquait un «risque grave et croissant» d’attaques du groupe djihadiste Etat islamique à l’aéroport de Kaboul. Peu avant les explosions, plusieurs pays occidentaux prenaient ces menaces très au sérieux, appelant leurs ressortissants à s’éloigner «au plus vite» de l’aéroport pris d’assaut par des Afghans qui craignent de rester à la merci des talibans. «Les personnes se trouvant actuellement aux entrées Abbey, Est et Nord devraient partir immédiatement», a fait savoir le Secrétariat d’Etat américain. Londres a de son côté appelé ses ressortissants à se rendre dans «un endroit sûr», loin de l’aéroport, et a conseillé à ceux qui peuvent quitter l’Afghanistan autrement de le faire «immédiatement».

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Le Pentagone désigne donc l’ISKP (Etat islamique Province du Khorasan). Le groupe sunnite extrémiste a revendiqué de nombreuses attaques meurtrières dans le pays ces dernières années, mais était resté étonnamment discret depuis que Kaboul est officiellement tombée aux mains des insurgés. Cette frange afghane de l’EI voue une haine féroce aux talibans. Elle est notamment composée d’ex-membres du Tehreek-e-Taliban Pakistan, rejoints par des déçus des talibans afghans. C'est l'agence de propagande Amaq de l'EI qui a officiellement revendiqué l'attentat suicide. Elle se vante notamment qu'un kamikaze ait pu déclencher sa ceinture explosive à seulement cinq mètres de militaires américains. 

Quelques heures après les explosions, les talibans ont condamné les attentats, en soulignant qu’ils sont survenus dans une zone sous «responsabilité américaine». En s'adressant à la presse, le général Kenneth McKenzie n'a pas caché redouter de nouvelles attaques. Il a menacé l'EI de représailles: «Nous allons les poursuivre!». 

«Une situation de vie ou de mort»

La date butoir du 31 août approche et avec elle son flux de difficultés. Plusieurs pays, dont le Canada et l'Allemagne jeudi, ont annoncé qu’ils mettaient déjà un terme aux évacuations. Les attentats survenus jeudi pourraient précipiter ce genre de décision. Mais le Pentagone assure que les Américains poursuivront bien leur mission jusqu’à la fin du mois. Le premier ministre britannique Boris Johnson a également tenu à confirmer que leurs opérations d’évacuation se poursuivent «malgré les attentats barbares».

Des Afghans avec les papiers nécessaires pour quitter le pays, et parfois même avec des sièges réservés dans les avions, peinaient ces derniers jours à atteindre la zone sécurisée de l’aéroport. Les risques sécuritaires élevés, confirmés par les explosions, vont peser sur ceux qui hésitaient déjà à se rendre à l’aéroport, alors que les talibans traquent ceux qui ont travaillé pour les Américains. «Des milliers d’Afghans tentent de fuir dans la confusion totale, sans savoir où se diriger et, aux abords de l’aéroport, avec la présence de talibans armés et munis de leurs fouets, les gens se trouvent dans une situation de vie ou de mort», témoignait récemment Zubaida Akbar, une militante afghane basée à Washington, contactée par Le Temps.

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Pas plus tard que mercredi, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken avait tenté de se montrer rassurant. Les Américains ne prolongeront pas leur présence au-delà du 31 août, mais les talibans se seraient «engagés» à laisser partir les Américains et les Afghans menacés après cette date, en vols commerciaux. Plus de 95 700 personnes ont déjà été évacuées depuis le début du pont aérien le 14 août. Mais au moins 250 000 Afghans qui répondent aux critères des visas spéciaux pour les Etats-Unis n’auraient toujours pas pu partir.

Avec l’insécurité grandissante qui s’installe aux abords de l’aéroport international Hamid Karzai, et désormais la mort de militaires américains, le chaos et la panique généralisée risquent de prendre de l’ampleur.