Chaque jour à Berlin, le Mur est construit et reconstruit… dans l’imaginaire des touristes. Alors que la capitale s’apprête à célébrer le 50e anniversaire de la construction du monument le plus célèbre du XXe siècle, ils n’ont jamais été aussi nombreux à en ranimer le souvenir. Des 155 km de mur qui encerclaient Berlin-Ouest, il ne reste rien ou presque. A la réunification, les Berlinois, pressés de se débarrasser d’un monument qui leur rappelait de trop mauvais souvenirs, ont éliminé 99% des morceaux de béton qui balafraient la ville. La fascination des touristes, elle, reste intacte.

Quelque 500 000 visiteurs du monde entier se sont ainsi pressés en 2010 au Gedenkstätte Berliner Mauer, sur la Bernauer Straße, qui conserve en l’état 220 m du mur originel de séparation, accompagné d’explications et de photos dans le musée attenant. L’entrée est gratuite, et le mémorial, dépouillé et poignant, veut surtout faire comprendre la violence et les drames liés aux vingt-huit années de séparation. Il accueillera une célébration de commémoration le 13 août, en présence de la chancelière Angela Merkel.

«Trabi-Safari»

Le mur, lieu de recueillement et de mémoire des victimes de la dictature est-allemande? Pas pour tout le monde. Car, avec l’explosion du nombre de touristes à Berlin – 20 millions de nuitées en 2010, soit davantage que Rome –, les professionnels de la branche se sont engouffrés dans la brèche, au point de faire craindre à certains politiques un «effet Disneyland» autour des souvenirs liés au Mur et à la RDA, devenus un business florissant.

On ne compte plus les offres pour longer le tracé du mur à pied, à vélo ou en bus, accompagné par un guide, un GPS ou une application smartphone. Le DDR-Museum, privé (entrée 6 euros), a accueilli depuis le début de l’année plus d’un million et demi de visiteurs, attirés par les reconstitutions d’intérieurs et les objets typiques de la RDA. Aussi populaires que les tours de gondole à Venise, les virées en Trabi «Trabi-Safari» proposent de sillonner la ville au volant de la petite voiture est-allemande mythique, à partir de 30 euros par heure et par personne. Pour 135 euros, «Trabant Berlin» met à la disposition des nostalgiques une Trabi pour toute une journée. Et pour compléter la plongée dans l’histoire est-allemande, le touriste en quête de sensations peut dormir sous le portrait d’Erich Honecker, dans une chambre reconstituée à l’Ostel, «l’hôtel au design RDA», à partir de 15 euros la nuit dans un lit «pionnier», jusqu’à 120 euros dans un «appartement de vacances RDA».

Tampon pur RDA: 2 euros

Sur Potsdamer Platz, la mairie a fait installer il y a quelques années seulement deux pans du Mur. Ces derniers servent de base à quelques faux officiers est-allemands qui tamponnent, pour 2 euros, les passeports des passants avec le visa du régime disparu. A Checkpoint Charlie, le plus célèbre point de passage, les affaires ronronnent. Au-delà des faux soldats français ou américains, le musée de la maison «am Checkpoint Charlie», privé, encaisse, lui, 12,5 euros par personne pour une visite; quelque 865 000 visiteurs s’y rendent chaque année. Seul le célèbre musée de Pergame, sur l’île aux musées, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, attire plus de visiteurs. La boutique attenante au musée Checkpoint Charlie décline les produits dérivés avec succès: jusqu’à 22 heures, la maison vend sweat-shirts (45 euros), parapluies (15), casquettes (9,45) et même des casquettes griffées «I love CPC», «j’aime Checkpoint Charlie».

Déplacé, le business autour du Mur? «Ces soldats déguisés, c’est gênant», reconnaît Elodie, une touriste française sur la Bernauer Straße. Le secteur privé profite surtout du vide laissé par les pouvoirs publics sur la question. Plusieurs projets sont actuellement dans les tiroirs pour multiplier les lieux de mémoire officiels autour du Mur pour répondre à la demande. Mais à Berlin, les lieux de mémoire sont déjà pléthore. Les Berlinois, encore peu habitués à voir les touristes si nombreux dans leur ville, ne sont pas toujours prêts à la reconstitution à l’identique d’un passé encore sensible.