Syrie

Un casque blanc contre les bombes

Ils sont 3000 volontaires syriens à dégager, chaque jour, les corps de victimes des bombardements. Des civils qui paient un prix élevé pour sauver des vies. Pour Damas ce sont des terroristes, pour l’opposition des héros

Il y a une semaine, les images d’un enfant de 5 ans, Omran, victime des bombardements de l’armée syrienne sur Alep-est, faisait le tour du monde. Son visage meurtri en venu à incarner, l’espace de quelques jours, toute l’ignominie d’un conflit qui a fait près de 300 000 morts depuis cinq ans. Sur la vidéo qui le montre tout juste extrait des ruines d’un bâtiment, on peut voir des hommes protégés d’un casque blanc, d’autres sont revêtus d’un gilet leur donnant un air officiel. Ils organisent les opérations de sauvetage. Qui sont-ils? Qui peut bien encore assurer un semblant d’assistance humanitaire dans ces zones tenues par les opposants au pouvoir de Bachar al-Assad alors que toutes les routes sont coupées à l’aide internationale?

«Notre mission est simple: sauver des vies», explique Abdul Rahman qui se présente comme l’officier de liaison en chef de la Défense civile syrienne, organisation connue des Syriens sous l’appellation de Casques blancs. Joint par téléphone alors qu’il se trouve du côté turc de la frontière, Abdul Rahman précise aussitôt que les parents du petit Omran ne désirent pas parler à la presse. «Ils ne veulent pas faire de leur enfant un cas particulier. Chaque jour, plusieurs enfants meurent.» Ali, le grand frère d’Omran, lui aussi retiré des décombres, est d’ailleurs mort peu de temps après.

«Neutres, impartiaux et apolitiques»

Les Casques blancs ont été créés en mars 2013 par Raed Saleh, un homme d’affaires de 33 ans qui avait participé à des manifestations en 2011 avant d’être forcé de fuir. Son organisation compte aujourd’hui près de 3000 volontaires, dont une centaine de femmes, disséminés dans 8 gouvernorats, principalement dans les régions d’Alep et Idlib. Après une formation en Turquie, avec le soutien d’une ONG britannique spécialisée dans l’aide en cas de catastrophe, ils retournent en Syrie. «Nous sommes tous des civils. Certains étaient étudiants, d’autres pharmaciens, d’autres boulangers, d’autres agriculteurs, raconte Abdul Rahman, un ingénieur mécanicien de 29 ans, originaire d’Alep. Nous sommes des gens normaux.» Les Casques blancs sont aujourd’hui considérés comme la plus importante organisation issue de la société civile. Ils continuent d’incarner, à leur façon, l’esprit qui animait le début de la révolution.

Mais dans un pays désormais déchiré par de multiples clivages, y compris au sein des opposants au pouvoir, comment peuvent-ils agir à travers les lignes? «Nous sommes neutres, impartiaux et apolitiques, poursuit Abdul Rahman. Nous suivons les règles du droit humanitaire international et nous signalons notre présence. Nous essayons de garder une même distance vis-à-vis de tous les belligérants.» Un exercice d’équilibriste impossible. L’organisation Etat islamique les considère comme des apostats, le gouvernement syrien comme des terroristes.

Financé par l’étranger

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est parfois en contact sur le terrain avec les Casques blancs. Mais il n’y a aucune coopération, précise la porte-parole du CICR à Damas, Ingy Sedky, qui rappelle que «notre principal partenaire est le Croissant Rouge arabe syrien». Un Croissant Rouge qui pour sa part reste essentiellement actif dans les zones contrôlées par le gouvernement.

En réalité, les Casques blancs sont proches de la Coalition nationale syrienne (CNS) qui regroupe l’opposition dite démocratique ou modérée même si les deux parties nient tout lien structurel. L’organisation est financée par plusieurs gouvernements étrangers, notamment britannique, allemand, danois et américain. «Ces gens héroïques risquent leur vie pour sauver les vies des victimes de raids aériens. Ils sont une lumière dans une situation très sombre et compliquée», expliquait en décembre dernier le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Bert Koenders, en annonçant une aide de 4 millions de dollars.

Critiques de Damas, Moscou et Pékin

La Suisse, qui vient de fournir douze ambulances au Croissant Rouge syrien pour un montant de 900 000 francs, n’a rien versé aux Casques blancs. «Une éventuelle demande de leur part serait examinée selon la procédure habituelle», explique Stefan von Below, porte-parole du Département fédéral des Affaires étrangères qui précise que Berne ne finance son soutien qu’en réponse à des sollicitations «des organisations multilatérales et non gouvernementales internationales».

Au vu de leur popularité grandissante, le pouvoir syrien tente ces derniers jours de discréditer les Casques blancs en les présentant comme des supplétifs de Fateh al-Sham, l’ex-Front Al-Nosra affilié à Al-Qaida. La presse russe dénonce quant à elle la «face sombre des Casques blancs» qui «profiteraient de la tragédie du peuple syrien pour tisser leur propagande antirusse», comme l’écrit l’agence de presse proche du Kremlin Sputnik. La télévision centrale chinoise est à son tour venue au secours du pouvoir syrien en soupçonnant la vidéo du petit Omran d’«être un faux» produit par «la propagande de guerre occidentale».

Les doubles attaques

«C’est absurde, commente Abdul Rahman. Selon la propagande du régime, toute organisation en dehors de son contrôle est qualifiée d’islamiste. Avec le Front Al-Nosra, on ne parle pas de politique. On était là avant eux. Mais on doit être en contact avec tout le monde pour sauver le plus de vies possible. Les Syriens savent qui nous sommes.» Les Casques blancs affirment ainsi être venus en aide à des soldats de l’armée syrienne. Dans les territoires contrôlés par l’État islamique, ils ne sont présents que dans une région. «Ils n’ont décidé d’aucune action contre nous.»

Le métier des Casques Blancs est «le plus dangereux au monde», est-il expliqué sur le site internet de l’organisation où l’on peut faire des dons aux volontaires blessés ou aux familles de sauveteurs fauchés par les bombes et les snipers. A ce jour 135 d’entre-eux ont été tués. Depuis l’intervention directe de la Russie dans le conflit, les raids aériens se sont multipliés. «Ces derniers mois, les attaques sont doublées. Cela signifie qu’il y a un premier raid, puis quelques minutes plus tard, un second, sur la même cible. C’est comme s’ils nous visaient, nous les sauveteurs venus entre-temps», juge Abdul Rahman. A Alep, 25 cliniques ou hôpitaux ont été détruits par l’aviation. Les Casques blancs sont également les premiers à dénoncer l’usage de bombes barils lancés par les hélicoptères de l’armée de Bachar al-Assad dont certaines sont remplies de gaz. Une hypothèse qui vient d’être confirmée par un rapport de l’ONU dans deux attaques au moins.

Prix Nobel?

Le courage des Casques blancs, qui affirment avoir secouru 56 000 personnes sans distinction politique ou religieuse, se verra-t-il prochainement récompensé d’un prix Nobel de la Paix? C’est ce qu’espèrent les volontaires syriens. «Nous avons besoin de deux choses: d’une zone d’interdiction de vol pour protéger les civils des raids de l’armée et du Nobel pour protéger nos volontaires, explique Radi Saad, un autre représentant de la Défense civile syrienne, également joint en Turquie par téléphone. C’est devenu très émotionnel. Nous sommes constamment attaqués. Une récompense internationale serait une précieuse reconnaissance pour toute la Syrie.» Plus de 130 organisations soutiennent cette nomination auprès du Comité Nobel d’Oslo. «Ce sont de vrais héros. Ils transportent les patients et les blessés vers nos équipes pour être soignés», témoigne Lobna Hassairi, membre de l’ONG Société médicale syro-américaine dont les médecins opèrent en Syrie.

Genève et le désespoir

Abdul Rahmane fait tous les deux mois des allers-retours entre la Syrie et la Turquie. Il va bientôt retourner à Alep où ses parents résident toujours, muni de son casque, éventuellement d’une pelle, avec un gilet affichant un triangle bleu sur fond orange qui signale sa fonction de travailleur humanitaire. Là-bas, il rejoindra 120 autres volontaires, à bout, encerclés comme les 250 000 civils par les forces gouvernementales. Dans les quartiers ouest de la ville, ce sont 1,5 million de personnes qui sont à la merci des roquettes des groupes combattants le régime. Tout ce monde a un besoin urgent d’eau, d’électricité et d’une trêve pour acheminer l’aide.

Un cessez-le-feu pourrait être annoncé ce week-end à Genève où les chefs de la diplomatie russe, Sergei Lavrov, et américaine, John Kerry, se retrouvent une nouvelle fois pour évoquer le conflit syrien. La paix est-elle encore possible? «Nous avons perdu la foi et l’espoir. Jusqu’ici ces réunions n’ont absolument rien produit, témoigne Abdul Rahmane. Aujourd’hui la situation est encore plus compliquée. Je n’en attends plus rien. Je suis désespéré.»

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