Un procès sans accusé, c'est le dernier épisode un brin absurde de la longue épopée pénitentiaire et judiciaire d'Abbas Amir-Entezam, célèbre dissident politique iranien. Cet ingénieur de 65 ans, libéré en 1997 après dix-sept ans de prison, a été arrêté à nouveau le 8 septembre dernier pour avoir déclaré, au cours d'une interview accordée à la radio Voice of America, qu'Assadolah Lajevardi, le patron de la fameuse prison d'Evin à Téhéran, assassiné l'été dernier en plein bazar de Téhéran dans une attaque revendiquée par les Moudjahidin du peuple (basés en Irak), avait pratiqué la torture à grande échelle.

Les enfants de Lajevardi ont estimé que les propos de l'ancien détenu portaient atteinte à la mémoire de leur père et ont déposé plainte pour diffamation, bientôt rejoints par la Direction des prisons de l'Etat iranien. Le procès était prévu mardi à la section 511 du Tribunal révolutionnaire de Téhéran, à deux pas de l'ambassade de Suisse. Or l'accusé n'a pas été autorisé à quitter la prison d'Evin pour se rendre à son propre procès, comme cela s'est déjà produit lors d'une première convocation le 3 octobre dernier. Les plaignants ont donc pu détailler leurs griefs. «M. Amir-Entezam a blessé moralement et financièrement notre famille, a déclaré l'aîné, Hossein Lajevardi. Vu la bonté de notre père et son souci des autres, jamais il n'aurait pu pratiquer la torture.»

Procès qualifié d'«illégal»

Les avocats de la défense, tardivement invités à pénétrer dans la minuscule salle d'audience de treize places, ont refusé de participer à un procès qualifié d'«illégal». Ils avaient pourtant amené avec eux trois anciens détenus qui assurent avoir été témoins et victimes de tortures dans la prison d'Evin. Le juge Gholam Reza Akhlaqi, pour sa part, a estimé qu'il avait assez d'arguments pour juger Amir-Entezam et annoncé le verdict pour dans moins d'une semaine.

Immédiatement après la Révolution islamique de février 1979, Amir-Entezam a été ambassadeur en Suède, puis vice-premier ministre du gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan. Comme beaucoup d'adversaires du régime impérial également opposés à la domination des radicaux islamiques, il a été accusé d'espionnage pour le compte de puissances étrangères sur la base de documents saisis à l'ambassade américaine lors de la longue prise d'otages de 1979-1980.

Après le curieux procès de mardi matin, un des avocats de la défense, Me Foroughi, s'est rendu à Evin où il a pu rencontrer son client. «Abbas se porte à merveille, a déclaré l'avocat. Il dénonce le traitement illégal dont il est la victime et veut continuer de se battre pour le respect des droits de l'homme en Iran.»

Dans ses différents rapports, Amnesty International estime que plusieurs milliers de détenus ont été torturés et exécutés à Evin dans les années 80. L'organisation suit le cas d'Amir-Entezam, tout comme Human Rights Watch, la Commission des droits de l'homme des Nations unies et la Commission internationale des juristes, dont le siège est à Genève. Un membre de cette organisation, Me Marc Henzelin, de l'Université de Genève, devait même assister au procès de mardi mais n'a pas obtenu de visa iranien.