Les révélations d’Al-Jazira sur l’empoisonnement éventuel de Yasser Arafat mettent en péril le calme relatif régnant depuis quelques années entre Israël et l’Autorité palestinienne (AP). Certes, à Jérusalem, la classe politique israélienne ne réagit quasiment pas. Plongée dans une nouvelle crise gravitant autour de la conscription obligatoire des ultraorthodoxes, elle ne montre pas plus d’intérêt pour cette affaire que les médias locaux.

Quant aux analystes israéliens du renseignement, ils affirment que la deuxième Intifada touchait à sa fin en 2004 et qu’Ariel Sharon préférait garder un raïs vivant mais affaibli dans une Moukhataa (le siège de la présidence de l’AP) en ruine plutôt que de le transformer en martyr en ordonnant son assassinat. Les mêmes prétendent d’ailleurs que, si les services spéciaux ont déjà utilisé l’empoisonnement pour assassiner un ennemi, l’usage du polonium 210 ne fait pas partie de leurs techniques habituelles. Pour éviter que l’«affaire de l’empoisonnement d’Arafat» ne rythme la première partie de l’été, les porte-parole officiels israéliens affûtent donc déjà leurs argumentaires, car les révélations d’Al-Jazira secouent le monde arabe en général et la rue palestinienne en particulier.

Paradoxalement, à Ramallah, les dirigeants actuels de l’AP et du Fatah, le parti cofondé par Arafat, ne voient pas non plus de bon cœur resurgir l’image du père fondateur de la cause palestinienne. Parce que ce dernier était beaucoup plus populaire qu’eux et parce qu’il incarnait une vision de la Palestine nettement moins terne, plus aventureuse.

«Bourgeoisie corrompue»

Certes, au lendemain de la diffusion du documentaire d’Al-Jazira, l’AP s’est empressée d’exiger une enquête internationale. Dans ce cadre, elle a également promis d’autoriser l’exhumation des restes de l’ex-raïs. Mais sans enthousiasme. Certes, d’un côté, le retour du «père» sur le devant de la scène détourne l’opinion des nombreux problèmes de l’Autorité. De l’état de quasi-faillite dans laquelle elle se trouve, de son incapacité à payer le salaire de dizaines de milliers de fonctionnaires à quelques jours à peine du ramadan, de la multiplication des atteintes à la liberté de la presse et de la répression violente des manifestations de mécontentement.

Mais de l’autre, elle renforce les segments de la société palestinienne nostalgiques de l’époque où Ramallah ne temporisait pas avec l’Etat hébreu. Ces derniers mois, dans les camps de réfugiés de Cisjordanie, ces fidèles d’Arafat sont d’ailleurs réapparus en évoquant la possibilité d’une troisième Intifada et en dénonçant la «bourgeoisie corrompue de Ramallah». Cent cinquante d’entre eux, parmi lesquels le très charismatique Zacharia Zoubeidi, leader de la lutte armée dans le camp de Jénine, ont été arrêtés depuis lors. Mais d’autres sont prêts à prendre le relais. Il suffirait que l’«affaire de l’empoisonnement» prenne de l’ampleur pour qu’ils retrouvent l’influence qu’ils ont perdue en même temps que leur leader.