Un changement à La Havane est-il possible?

Cuba Le rétablissement des relations entre les Etats-Unis et l’île est historique

> Comment vont évoluer le régime castriste et la vie des Cubains? Eléments de réponse

Dans deux discours «historiques», les présidents Barack Obama et Raul Castro ont annoncé mercredi que les Etats-Unis et Cuba allaient renouer leurs relations diplomatiques après cinquante-trois ans de conflit (LT du 18.12.2014).

La vie des Cubains va-t-elle changer?

Pas à court terme en tout cas. Au-dela de l’effet de surprise télévisuellement orchestré par les deux chefs d’Etat, les 11,1 millions de Cubains englués dans d’inextricables difficultés économiques, aggravées en 1991 par le démembrement du grand frère soviétique puis, plus récemment, par les soubresauts d’un Venezuela ami aux prises avec la baisse des cours du pétrole dont il est producteur, vont continuer à tirer le diable par la queue pour pouvoir survivre. D’autant que les devises manquent cruellement dans l’île pour acheter les produits de première nécessité comme le maïs, les haricots ou l’huile au Canada, au Brésil ou à la Chine, du riz au Vietnam et même – depuis les mesures d’assouplissement de l’embargo sur les produits alimentaires – de la viande et des produits textiles aux Etats-Unis. En cash et avant même l’embarquement des denrées dans les ports états-uniens.

Mais la porte est néanmoins entrouverte à des relations de meilleur voisinage – Cuba est en effet située à quelque 140 km des côtes de Floride – plus compatibles avec un monde civilisé. Une possibilité offerte, comme à la grande époque des échanges d’espions des deux camps à Checkpoint Charlie de Berlin (Allemagne) séparé entre Est et Ouest, par un retour de trois agents cubains à La Havane, d’un pseudo-homme d’affaires américain et d’un vrai transfuge cubain à Washington.

Etats-Unis - Cuba: un vrai tournant?

Tout en se gardant de surinterpréter une annonce avant tout politique et presque symbolique, la décision commune des Etats-Unis et de Cuba marque la fin d’un XXe siècle de confrontation idéologique entre une castro-marxisme depuis longtemps à l’agonie et un libéralisme politique et économique qui peine également à nourrir ses populations et à endiguer la misère. Les Cubains – et surtout les jeunes – attendent avec impatience l’ouverture au monde, à la civilisation du hamburger, du dollar roi et surtout aux investissements nord-américains qui pourraient découler de cette détente. Les secteurs de l’immobilier, du tourisme et du bâtiment devraient notamment profiter au premier chef d’une reprise des relations diplomatiques. Difficile cependant d’en mesurer l’impact sur la main-d’œuvre locale, sur l’élévation du niveau de vie et sur l’ouverture politique tant que la dynastie Castro est au pouvoir.

Comment expliquer cette «soudaine» détente?

L’incroyable ténacité de l’étonnant pape François, un «Latino» argentin qui a été influencé en son temps par la révolution cubaine, et la mobilisation en sous-main de la diplomatie canadienne qui a largement accompagné les échanges entre les deux pays, ne suffit pas à expliquer le coup de théâtre de mercredi. De fait, le rétablissement des relations entre Cuba et les Etats-Unis revient régulièrement au menu de la politique des démocrates à Washington. La victoire de la «politique du cigare» (les Nord-Américains pourront désormais ramener des puros cubains alors que cette importation était officiellement interdite jusqu’alors) est en fait la résultante d’une volonté politique née à la fin des années 1960 sous l’influence du président démocrate Lyndon Jonhson, poursuivie par Jimmy Carter dans les années 1970, puis stoppée net par les faucons républicains de la Maison-Blanche Ronald Reagan et par la suite George W. Bush (père et fils). Les multiples «complots» contre Cuba et tentatives d’assassinat de Fidel Castro par la CIA, ainsi que les exodes massifs de Cubains vers la Louisiane et Miami en 1980 et surtout en août 1994 (les balseros) avaient sérieusement retendu les relations entre les deux pays.

Glasnost ou realpolitik?

C’est finalement l’arrivée au pouvoir de Raul Castro, en remplacement de son demi-frère Fidel rongé par la maladie à partir de juillet 2006, qui a signé la véritable volonté cubaine d’enterrer la hache de guerre avec son puissant voisin. Pour des raisons d’ailleurs plus pragmatiques que philosophiques. «Ou nous changeons, où nous coulons», avait ainsi déclaré le nouveau leader cubain en ouverture d’un mini-congrès du Parti communiste en janvier 2012 au Palais des conventions de La Havane. Au menu de cette conferencia inédite, 811 délégués du Parti communiste cubain s’étaient fait remonter les bretelles dans une violente diatribe du nouveau patron en faveur du «rajeunissement des cadres», du «changement des mentalités», de la lutte contre la corruption et de la rectification des «inepties du passé». Un vaste programme destiné à «actualiser le socialisme» et à soutenir les «réformes économiques».

De fait, Raul Castro, 84 ans, qui apparaissait à sa désignation comme un simple exécutant de la politique du Lider maximo s’est révélé plus autonome que prévu. Encouragé en cela par sa fille Mariela, une sexologue défenderesse des transsexuels et homosexuels jadis persécutés par son oncle Fidel. Soutenu par l’armée, dont il a longtemps été le chef suprême, Raul, qui entame son dernier mandat (jusqu’en 2018), a d’ailleurs désigné Miguel Diaz-Canel Bermudez, 52 ans, comme dauphin pour peaufiner le lent dégel cubain qu’il a initié. L’homme, bien que pur produit du parti, est le premier pressenti à la tête du pays qui ne fait pas partie de la «génération révolution» de 1959. Une autre manière d’acter, comme l’avait fait Fidel Castro en 2010, que le «modèle cubain ne fonctionne même plus chez nous». Une référence sans concession à un pays en faillite, miné par la corruption, l’absence de libertés publiques et l’embargo américain.

La fin de l’embargo?

Chaque chose en son temps et la question, si elle est soumise au Congrès, risque de provoquer un débat musclé entre les républicains purs et durs – chauffés par les exilés cubains de Miami souvent sensibles aux sirènes de l’extrême droite – et les parlementaires prêts à soutenir Barack Obama. Aucune date n’est bien évidemment fixée. Pas sûr d’ailleurs que les autorités cubaines soient véritablement pressées d’une levée formelle d’un embargo qui leur donne prétexte à une omniprésente «solidarité» nationale contre l’impérialisme yankee. En privant La Havane de l’argument invérifiable selon lequel l’embargo économique lui aurait coûté quelque 117 milliards de dollars en cinquante-cinq ans et justifie encore aujourd’hui une économie de guerre, Barack Obama pourrait précipiter l’évolution politique du régime.