Ce devait être le point de rupture des pourparlers de Genève sur la Syrie. Mais l’irruption de Mohamed Alloush, ce responsable d’un groupe salafiste radical, censé prendre la tête de la délégation de l’opposition dans les discussions, a fini par devenir presque anecdotique, tant la confusion était grande mardi autour du Palais des Nations. Alloush, l’un des chefs de l’Armée de l’islam (Jaish al-Islam, très puissante aux abords de Damas) est bien sorti de son hôtel et entré dans sa voiture, flanqué de gardes du corps, disant au passage son «pessimisme» sur l’issue des négociations. Mais sa rencontre avec l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura n’a semble-t-il jamais eu lieu. A peine entamées, ces discussions sont bel et bien au bord du précipice.

Mohamed Alloush? Même les experts les plus pointus bafouillent. Le frère de Zahran Alloush, le fondateur de l’Armée de l’Islam, tué par les Russes le 25 décembre dernier? Ou alors son cousin éloigné? Jusqu’à son arrivée à Genève, lundi soir, il n’existait pratiquement aucune photo publiée de cet ancien étudiant en droit à Damas qui, ensuite, de Médine à Beyrouth, a hésité entre une thèse en droit islamique et une carrière dans le secteur de la publicité. C’est en 2012 qu’il décide de rentrer dans sa Syrie natale où, rapidement, il intégrera le Bureau politique de Jaish al-Islam et sera lié aux activités menées par les cellules souterraines de l’organisation. Une organisation qui, malgré ses positions très conservatrices, reste extrêmement populaire aux alentours de Damas où, très vite, elle a servi de seul rempart aussi bien aux troupes de Bachar el-Assad qu’aux avancées de l’État islamique (Daech).

«Mohamed est un dur. Mais il est ouvert, pragmatique et articulé. Avec lui, le camp d’en face aura du fil à retordre», affirme un interlocuteur qui a déjà eu à faire avec lui. Avant d’arriver à Genève, l’opposition syrienne est passée par un profond aggiornamento. Censée refléter la réalité du terrain militaire, mais aussi défendre une future Syrie plurielle et démocratique, elle ne pouvait pas se couper des principaux groupes rebelles, fussent-ils salafistes. Exercice réussi pour Jaish al-Islam, qui dispose de plusieurs milliers de combattants et qui a accepté d’entrer dans le jeu, malgré l’assassinat délibéré par Moscou de Zahran Alloush, de toute évidence destiné à radicaliser encore ce groupe. L’issue a été moins claire pour un autre grand groupe islamiste, Ahrar el-Sham (les hommes libres du Levant). Ses responsables ont refusé de faire le voyage à Genève. Mais en marge des pourparlers, ils multiplient les appels pour que les islamistes syriens coupent les ponts avec Al-Qaida. Un chemin certes tortueux, mais sans appel, vers une quête de respectabilité.

Aussi bien Jaish el-Islam qu’Ahrar el-Sham sont officiellement considérées par Moscou comme des groupes «terroristes» avec lesquels il n’est pas question de négocier. Mais le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, laissait entendre mardi qu’un éventuel accommodement n’était pas impossible. Nul doute: la participation éventuelle de ces islamistes syriens est destinée à devenir une monnaie d’échange. Les salafistes contre les Kurdes, que les Russes voudraient aussi voir faire partie du jeu? A suivre…

Dans l’immédiat, pourtant, la présence de Mohamed Alloush à Genève a aussitôt servi de prétexte à la délégation gouvernementale syrienne pour tenter de pourrir encore le climat. Mais cela se révélait superflu. Parallèlement aux débuts chaotiques des discussions de Genève, la réalité a pris le dessus. Sur le terrain, Russes et troupes loyales à Bachar el-Assad ont en effet entrepris une offensive militaire sans précédent qui, si elle devait aboutir, réduirait à néant toute perspective à court terme de règlement diplomatique. En un mot: il s’agit aujourd’hui, pour l’armée syrienne, d’encercler la grande ville d’Alep afin d’y étouffer les réduits rebelles. Un tournant majeur. Du coup, l’opposition a annulé la rencontre planifiée à Genève avec Staffan de Mistura. Sur les coups de midi, Mohamed Alloush est bien parti de son hôtel. Mais il n’est jamais arrivé au Palais des Nations.