Evoquer la guerre civile en Espagne n'est pas chose aisée. Septante ans après ce conflit très meurtrier (au moins 500000 morts entre 1936 et 1939), les esprits demeurent toujours à vif. Comme on pouvait s'y attendre, le Congrès international sur la guerre civile espagnole - qui se tient à Madrid jusqu'à ce soir sur initiative du gouvernement Zapatero - soulève une forte polémique. La ministre de la Culture, Carmen Calvo, a beau présenter l'événement comme une «rencontre ouverte, plurielle et à caractère fondamentalement scientifique», rien n'y a fait.

Cette guerre civile avait eu pour origine le putsch du général Francisco Franco, le 18 juillet 1936, qui renversa un gouvernement républicain démocratiquement élu. Trois ans plus tard, grâce surtout à leur supériorité militaire, l'aide de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, les troupes du «caudillo» imposent leur loi. Pendant trois décennies et demie (Franco meurt en 1975), une dictature nationale-catholique dominera l'Espagne et se montrera sans pitié contre les vaincus républicains et leurs descendants. Ces derniers seront assassinés, forcés à l'exil, incarcérés, déchus de leurs fonctions ou, au mieux, tenus sous contrôle. Cette confrontation a donné lieu à ce que l'on appelle ici la théorie de las dos Españas («des deux Espagnes»), selon laquelle un abîme sépare toujours les deux camps.

L'avènement de ce congrès international, qui réunit 200 spécialistes chargés de faire le point sur les zones d'ombre de ce conflit pourtant ultra-étudié (15000 ouvrages déjà parus), est symptomatique de ce fossé. L'écrivain Jorge Semprun, qui a inauguré lundi la rencontre, appartient clairement au camp républicain. A ses yeux, l'établissement d'une démocratie (entre 1931 et 1936) était «inacceptable pour divers secteurs de l'armée, de la grande bourgeoisie et de l'Eglise, défenseurs d'une société foncièrement inégalitaire». Une façon de dire que le putsch de Franco n'a pas été autre chose qu'un «coup d'Etat contre la démocratie et la liberté», porté «avec la bénédiction de la hiérarchie catholique».

Dans le camp conservateur, à l'instar de l'historien Pio Moa, on voit les choses bien différemment. Le putsch de Franco se justifiait amplement, car la gauche au pouvoir était incapable de freiner «l'anarchie et le chaos» et, surtout, une «révolution bolchevique, soutenue par Moscou, était en marche».

«Vieilles blessures»

Ce litige n'est pas qu'une affaire de spécialistes, loin de là. Les «deux Espagnes» continuent de marquer profondément les consciences et divisent toujours le pays en deux. D'autant plus que, depuis son arrivée aux affaires en 2004, le socialiste José Luis Zapatero (petit-fils d'un républicain fusillé par les franquistes) a brisé le tabou de la guerre civile. Un projet de loi sur la mémoire historique visant à solder les «dettes morales» du passé, actuellement en discussion au parlement, parle de rendre hommage aux vaincus, d'éradiquer tout symbole franquiste et d'enterrer dignement les dizaines de milliers de républicains exécutés puis jetés dans des fosses communes. Ce projet provoque la fureur des conservateurs du Parti populaire (PP, opposition). Ses dirigeants, dont le chef de file Mariano Rajoy, estiment que l'initiative législative - tout comme le congrès international - ne fait que «rouvrir inutilement de vieilles blessures» et «ressuscite les fantômes du passé et de la division».

José Luis Zapatero considère, à l'inverse, que le pays comporte encore trop de symboles «qui rappellent un régime abject». Ce qui l'a poussé par exemple, l'an dernier, à faire démonter la statue équestre du caudillo qui trônait dans le centre de Madrid. Les autorités veulent aussimodifier le fonctionnement du Valle de los Caidos afin que ce gigantesque mausolée de Franco, proche de la capitale, cesse d'être l'objet d'un culte de la part de l'extrême droite et des nostalgiques de l'ancien régime.

Par souci de ménager les milieux conservateurs, le gouvernement Zapatero refuse cependant, comme le réclame l'extrême gauche, d'annuler rétroactivement les jugements sommaires qui, sous le franquisme, avait abouti à l'exécution de quelque 50000 républicains.