Qui pour leur offrir l’asile? Plusieurs centaines de combattants de l’organisation Etat islamique (EI), ainsi que leurs proches, poursuivaient vendredi leurs pérégrinations dans les sables du désert, finissant de convertir cette étrange errance en l’un des épisodes les plus farfelus, et les plus significatifs, de six ans de guerre en Syrie.

Ils seraient exactement 308 combattants, munis de leurs armes légères et accompagnés par 330 civils. Un convoi de 17 autobus et d’une dizaine d’ambulances, tâchant en vain depuis cinq jours de traverser la Syrie d’Ouest en Est et reconnaissable, entre autres choses, à l’inscription aux allures surréalistes qui orne les autocars: happy journey, «bon voyage», du nom du voyagiste qui a été chargé de les mener à bon port.

Etape après étape, ce voyage n’en finit plus de mettre en lumière les contradictions et les intérêts divergents de cette guerre. Partis de la région du Qalamoun, à la frontière entre le Liban et la Syrie, les djihadistes ont bénéficié d’un accord conclu avec le Hezbollah libanais.

Obtenir le consentement du président Bachar el-Assad

En échange d’informations pour retrouver les cadavres de soldats libanais et iraniens disparus, les combattants de l’EI ont été autorisés lundi dernier à rejoindre leurs coreligionnaires à l’autre bout de la Syrie, 500 kilomètres à l’Est, du côté de Deir Ez-Zor.

Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah qui combat aux côtés du régime syrien, a avoué avoir lui-même fait le chemin de Damas pour obtenir le consentement du président Bachar el-Assad. La milice chiite libanaise a également dû en informer le premier ministre libanais Saad Hariri (qui soutient le camp opposé en Syrie), ainsi que l’armée libanaise.

Tant d’efforts semblaient justifiés: le Liban est désormais débarrassé de la dernière présence de l’EI sur son sol. Mais au passage, aussi bien le Hezbollah que l’armée libanaise – qui ne coordonnent pas leurs actions, du moins officiellement, tant elles se disputent le premier rôle en matière de défense du pays – risquaient d’avoir fait montre de «tiédeur» en laissant ainsi s’échapper leurs ennemis.

Des «autobus climatisés»

«Le Liban ne commet pas d’actes de revanche», expliquait Abbas Ibrahim, le chef de la Sûreté générale libanaise en justifiant ce départ des djihadistes à bord d’«autobus climatisés».

Cette soudaine preuve de commisération, dans un conflit syrien qui ne fait aucun quartier, a immédiatement soulevé l’indignation d’un autre «allié». Le premier ministre irakien Haïder al-Abadi a tôt fait d’y voir l’arrivée malvenue de renforts ennemis tandis que son armée (mais aussi les milices chiites pro-iraniennes…) mène une guerre d’extermination contre l’EI de l’autre côté de la frontière, notamment dans la région de Tal Afar.

«C’est inacceptable», jugeait-il, en soulignant que les Irakiens, eux, combattent vraiment l’EI et ne se contentent pas de les «botter dehors».

Des milliers de civils syriens également jetés sur les routes

Les Etats-Unis ont fait savoir qu’ils étaient du même avis. Pour Washington, aussi bien l’EI que le Hezbollah sont des organisations terroristes. Même s’ils ne combattent pas, ou peu, l’État islamique à Deir Ez-Zor, ils ont bombardé mercredi la route que devait emprunter le convoi pour interdire sa progression. Plus: leur aviation aurait aussi pris pour cible d’autres combattants djihadistes qui s’approchaient pour lui venir en aide.

Un traquenard? Alors que les forces qui soutiennent Bachar el-Assad sont elles-mêmes à quelques dizaines de kilomètres de Deir Ez-Zor et qu’elles s’apprêtent de toute évidence à lancer prochainement l’assaut, le convoi aurait décidé de faire demi-tour, au terme de nombreux zigzags forcés dans le désert. L’armée syrienne aurait toutefois ravitaillé le convoi errant.

«Ça commence à devenir un peu dur pour eux», ironisait le commandant américain Stephen Townsend. En oubliant d’ajouter que, ailleurs dans ce même désert, des milliers de civils syriens étaient eux aussi jetés sur les routes, comme à Uqayrbat où 10 000 personnes fuient l’avancée de l’armée syrienne en direction de Deir Ez-Zor.

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