Une troïka féminine entend saper la réélection programmée, le 9 août prochain, du président biélorusse, Alexandre Loukachenko, 65 ans, qui occupe le pouvoir depuis 1994. Contre toute attente dans ce pays de 9,5 millions d’habitants, l’opposition s’est regroupée le 16 juillet derrière Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, une mère au foyer complètement néophyte en politique. La seule candidate indépendante que le régime ait accepté d’enregistrer à l’élection présidentielle.

A ses côtés, sur une photographie qui fera date, Maria Kolesnikova, cheffe de campagne du candidat emprisonné Viktor Babariko (un banquier très populaire), et Veronika Tsepkalo, épouse d’un autre candidat disqualifié, l’ancien diplomate Valeri Tsepkalo. Le contraste est maximal avec un président aux postures patriarcales frôlant l’ubuesque. Alexandre Loukachenko a aussitôt suggéré une révision de la Constitution, estimant que le poste de président devait être réservé aux individus ayant servi sous les drapeaux. En clair: aux hommes.

«N’importe qui!»

Nécessité est mère d’invention. L’émergence inattendue de Tikhanovskaïa résulte d’un élagage systématique de toute candidature menaçante pour Alexandre Loukachenko. Le mari de la candidate, Sergueï Tikhanovsky, en fut la première victime. Blogueur d’opposition très populaire sur YouTube, il a été emprisonné le 29 mai, peu après s’être déclaré candidat à la présidentielle. Sautant à pieds joints dans les pas de son époux, Svetlana Tikhanovskaïa a défié le pouvoir en collectant plus de 100 000 signatures de soutien, une formalité obligatoire pour tout candidat. De longues files se sont formées dans toutes les villes du pays, qui ont pour la première fois fait prendre conscience aux Biélorusses de l’ampleur du mécontentement, dans un contexte de contrôle total du régime sur la télévision et d’interdiction de tout sondage politique.

Bravant une police prompte à mener des arrestations brutales, la troïka féminine entame une tournée de meetings à travers le pays. Le premier s’est tenu dimanche à Minsk, réunissant entre 7000 et 10 000 personnes aux confins de la capitale, un chiffre qualifié de sans précédent par l’opposition biélorusse. La campagne est donc désormais menée par cette enseignante aux talents oratoires limités, dépourvue d’organisation et mue, de son propre aveu, «par l’amour» de son mari. Objectif déclaré si elle est élue: organiser aussitôt de nouvelles élections libres et démocratiques. Comme le résume la journaliste Hanna Lioubakova: «Qui, sinon Loukachenko?» «Eh bien, n’importe qui!»

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Face à Svetlana Tikhanovskaïa, on retrouve l’appareil d’Etat biélorusse qui a su garantir 4 réélections écrasantes à Alexandre Loukachenko – dans des conditions à chaque fois décrites par l’OSCE comme ni démocratiques, ni libres. Le régime est soupçonné d’avoir fait assassiner trois opposants en 1999 et a compté au fil du temps 13 prisonniers politiques. Aujourd’hui, trois candidats et sept blogueurs sont en prison, plusieurs dizaines d’opposants sont placés sous contrôle judiciaire. Au moins 200 personnes ont été interpellées (dont 40 journalistes) au cours de manifestations. La persécution des dissidents est menée par un organe qui s’appelle toujours le KGB, et possède de larges capacités d’intimidation. Ainsi, Svetlana Tikhanovskaïa a préféré faire sortir clandestinement ses enfants du pays, après que les autorités ont menacé de les appréhender si elle ne mettait pas fin à sa campagne. C’est ce qu’indique Natalia Radina, une journaliste affirmant avoir aidé la candidate à faire passer ses enfants dans un «pays de l’Union européenne».

Brusque «sortie du coma»

Improvisation et imprévisibilité définissent l’atmosphère de cette présidentielle inédite. «Le moins intéressant dans un scrutin présidentiel biélorusse, c’est le score final: entre 75 et 85% pour Loukachenko. Mais à part ce chiffre, il ne peut être sûr de rien», ironise l’entrepreneur d’internet Dmitri Navocha. «La sortie du coma de la société au début de la campagne fut brusque et inattendue pour tout le monde. C’est la soudaine prise de conscience qu’une majorité nette souhaite un changement.» Deux catalyseurs sont cités par tous les observateurs: la dégradation du niveau de vie et la gestion désastreuse de la pandémie par un président ouvertement corona-sceptique. La Biélorussie compte l’un des plus forts taux de contamination par habitant d’Europe, avec la Suède et le Luxembourg.

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Malgré l’asymétrie disproportionnée des forces, la dynamique bénéficie à l’opposition. «La campagne unie fait un travail très efficace, malgré la faible qualification des leaders et de leur personnel», observe Maryna Rakhlei, politologue biélorusse au German Marshall Fund of the United States. De l’autre côté, «la perte de sa popularité et du soutien passif de la population rend Loukachenko visiblement nerveux». Le président est désormais surnommé «3%» en référence à sa popularité supposée. L’effort visant à délégitimer le régime peut-il porter ses fruits au terme de la campagne? Pour la chercheuse, «la politisation et la mobilisation actuelle de très larges couches de la société peuvent effectivement conduire à une scission des élites, de l’appareil politique et militaire et bureaucratique autour de Loukachenko».