8 mai 1945

Un demi-siècle de commémorations dans la presse, de 1955 à 1995

En fouillant les archives historiques du «Temps» par le mot-clé «1945», nous avons voulu savoir à quels moments précis de ces cinquante ans, le «Journal de Genève», la «Gazette de Lausanne» et «Le Nouveau Quotidien» ont le plus parlé de l’année de la fin de la Deuxième Guerre mondiale

En partenariat avec Le Temps et la Bibliothèque nationale suisse, le Laboratoire des humanités digitales de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) permettra bientôt à nos internautes d’activer une nouvelle fonction, passionnante, sur le site des archives historiques numérisées du journal, en libre accès sur letempsarchives.ch. Celle-ci offre la possibilité de visionner, sur une courbe temporelle, la fréquence des occurrences de tel ou tel terme paru dans le Journal de Genève (JdG), la Gazette de Lausanne (GdL) et Le Nouveau Quotidien.

La courbe dite «n-grams viewer» (en version bêta) qui illustre cet article correspond au terme de recherche «1945». En allant fouiller dans nos archives de la deuxième moitié du XXe siècle, nous avons voulu savoir, par ce biais, à quels événements, commémorations, remises en question, etc., faisaient référence les pics de fréquence de cette année symbolique marquant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ces grands pics, entre 1955 et 1995, sont au nombre de cinq.

1. 1955: Yalta, creuset de la Guerre froide

A la mi-mars 1955, le Département d’Etat américain publie les procès-verbaux de la Conférence de Yalta, au cours de laquelle se réunissent les principaux responsables de l’Union soviétique (Joseph Staline), du Royaume-Uni (Winston Churchill) et des Etats-Unis (Franklin D. Roosevelt). Elle s’est tenue du 4 au 11 février 1945 dans le palais de Livadia, situé dans les environs de la station balnéaire de Yalta, en Crimée, pour discuter du partage du Reich désormais promis à la déconfiture:

Selon le JdG, ces «documents secrets» révèlent alors «les oppositions et les divergences des Trois Grands». Et aussi comment l’URSS entra en guerre contre le Japon. Pour l’éditorialiste de la GdL, Jean Heer, on a affaire là à une «véritable bombe politique» qui «a causé la stupeur dans les chancelleries», parce qu’elle préfigure les divisions de la Guerre froide. La coupure internationale en deux grands blocs, alors effective. Le 7 mai 1955, Pierre Béguin, à la une de la GdL, le résume bien, dans un éditorial un peu désespéré sur la marche du monde. Extrait:

«Il n’a pas été nécessaire d’attendre longtemps pour constater que les espoirs que l’on cultivait étaient sans solidité et que l’inquiétude qui couvait partout était légitime. Coup de Prague, alignement des pays satellites [sur l’URSS], abaissement du rideau de fer, refus de négocier, guerres ouvertes de Corée ou d’Indochine, guerre froide ou guerre couverte sur tout le reste du front idéologique qui sépare le monde en deux, tout enseignait que le monde, loin de refaire son unité, accentuait ses divisions et laissait monter de nouveaux périls.» Et l’on est encore avant la crise de Suez et l’insurrection de Budapest, qui se déclencheront une année plus tard…

2. 1966: les guerres de l’après-guerre

La Guerre froide entre dans sa troisième décennie. François Landgraf, futur rédacteur en chef de la GdL, y raconte les vingt ans du parti communiste de RDA, dirigé par Walter Ulbricht. Le JdG évoque aussi la ville de Dresde qui, «vingt ans après sa destruction, […] vaut le voyage». On est aussi en pleine Guerre du Vietnam, naturellement considérée par le philosophe et sociologue français Raymond Aron (1905-1983), dans le même journal, comme une des conséquences directes de l’après-guerre et de la division du monde: «Une tragédie de l’absurde», dit-il le 31 août 1966. Dans un livre paru chez Plon, le général et stratège militaire français André Beaufre parle de La Revanche de 1945, soit de la reconstruction de l’armée française en Afrique du Nord: entre-temps, il y a aussi eu Suez, et la guerre d’Algérie. En Suisse, un autre livre fait grand bruit, Qn wusste Bescheid. Il raconte le destin de Jean-Claude Meyer, un journaliste zurichois qui, à la faveur de ses relations en Allemagne nazie, avait transmis au bureau suisse de renseignement «une quantité prodigieuse d’informations sur les projets et sur les forces réelles» du IIIe Reich (lire les articles haletants de la GdL des 18, 19 et 20 octobre 1966).

3. 1970-1972: le traité de Moscou

Deux ans après le 25e anniversaire de l’armistice de 1945 qui fait remonter le thème en puissance alors que «les guerres se sont succédé sans répit» (GdL, 12.11.1970), c’est le traité germano-soviétique qui est signé à Moscou le 12 août 1970, inaugurant l’Ostpolitik par l’ouverture de la voie à la normalisation diplomatique et à la confirmation du statu quo pacifique territorial entre l’Union soviétique et la République fédérale d’Allemagne (RFA). Le reste de l’Europe est très inquiète, ce que confirme un article du JdG publié de Paris le 27 août. «Le front politique de Berlin, dit-il, et, à travers lui, toute la question du «rideau de fer» se remettent en mouvement, sous l’effet de l’accord Kossyguine-Brandt […], dans des conditions qui, selon la diplomatie française, sont de nature à créer beaucoup d’incertitudes dans les prochains mois.» Mais le chancelier fédéral allemand Willy Brandt finira par changer la perception de l’Allemagne d’après-guerre en Europe et dans le monde, pour lui redonner une place honorable dans le concert des nations.

Pendant ce temps, en Suisse, explique le JdG du 23 janvier 1971, sous la plume de l’historien Jean-Claude Favez, paraît le Rapport Bonjour sur l’exercice de la neutralité pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le sujet n’a pas fini de susciter les controverses. Il va durer, notamment avec l’affaire des fonds en déshérence durant les années 1990.

4. 1985: le message aux nouvelles générations

Cette année-là, les articles se multiplient, à l’occasion du 40e anniversaire de la fin de la guerre. Autant dans le JdG que dans la GdL, on trouve quantité de contributions rappelant cette période qui s’éloigne, inexorablement, incarnant un besoin de la rappeler aux nouvelles générations. Les thèmes alors évoqués sont: la bombe atomique, le partage de Yalta, les questions tournant autour des 9000 internés soviétiques réfugiés en Suisse, qui «subissait le chantage de Staline», la mémoire des camps de concentration et différentes polémiques sur «qui fête quoi et quand?» – déjà. Dans la GdL, le très érudit Georges Duplain, alors jeune journaliste vaudois en 45, raconte «les journées intenses» de «la paix retrouvée» quatre décennies auparavant.

Quant au JdG, il offre ses colonnes à Laszlo Nagy, qui se demande encore à l’époque si à l’Est, on eut affaire à «un libérateur» ou à «un occupant». L’homme, arrivé en Suisse en Suisse en 1947, Hongrois de Budapest, est devenu membre de l’Institut universitaire de Hautes Etudes internationales à Genève. Le quotidien de la même ville publie aussi, le 8 mai 1985, une pleine page de témoignages-souvenirs, parmi lesquels ceux du peintre Dominique Appia et de l’exploratrice Ella Maillart. Toute cette édition comporte d’ailleurs de passionnants articles historiques. Et le lendemain à Moscou, Mikhaïl Gorbatchev rend «un homme appuyé à Staline».

5. 1995: la mémoire des larmes

Dix ans après, c’est le jubilé! Les occurrences de la date «1945» dépassent alors en nombre celles de 1955, une décennie après la fin de la guerre. C’est Le Nouveau Quotidien qui ouvre les feux dès le 3 janvier, avec un éditorial de Jacques Pilet, son rédacteur en chef: «1995, cinquante ans après 1945, écrit-il. Qu’a fait l’Europe de ce demi-siècle?» Et de glisser, tout aussitôt, sur «l’Union européenne, avec ses quinze Etats membres, [qui] compte 370 millions d’habitants, les plus riches du monde, et suscite un puissant appel dans les pays d’Europe centrale rendus à la liberté». Entre-temps, le mur de Berlin est tombé…

Dès la fin du premier mois de l’année, on évoque partout et très souvent le cinquantenaire de la libération des camps, la lutte contre l’oubli de leurs horreurs: le Samedi Littéraire du Journal de Genève et Gazette de Lausanne désormais fusionné y consacre quatre pages le 21 janvier. Puis le jubilé des différents épisodes des derniers mois de guerre s’égrène avec, en toile de fond, le chaud débat sur le refoulement des Juifs aux frontières suisses: Yalta; le bombardement des Alliés sur Dresde; leur franchissement du Rhin par le pont de Remagen, mis en scène au cinéma par John Guillermin; l’Italie qui «régurgite son passé» fasciste; les égratignures au mythe du Général Guisan; la liesse populaire en Suisse romande…

Au fur et à mesure de l’approche du 8 mai, les articles se multiplient, qui se conjuguent désormais sur le mode «l’avant» et «l’après». LNQ traduit le discours du chancelier Helmut Kohl, qui «évoque la mémoire des victimes et les leçons que l’Allemagne a tirées de cette période».

En guise de conclusion...

Et LA leçon de tout cela? de toutes ces commémorations? On la laissera à Fernand Auberjonois, fils du peintre René, qui écrit dans le JdG/GdL du 13 mai 1995 ses «lendemains de capitulation» Extraits:

«Pour mieux faire revivre à leurs lecteurs la fin d’une guerre en Europe, bon nombre de journaux […] redonnaient leur première page du 8 mai 1945. Ces pages-là ne sont pas nécessairement les plus révélatrices bien que la censure et la propagande montrent encore le bout de l’oreille et que le style du journalisme de l’époque exige de longues phrases.» Et de citer l’Observer londonien du 13 mai 1945, qui écrivait alors: «N’est-ce pas curieux de voir flamber partout dans la nuit les feux de joie de la grande fête? On aurait pensé qu’après tous les incendies des bombardements aériens, la population londonienne en aurait assez des flammes.»

«Une note de couleur», pour conclure. Alors que Londres apprend la reddition des troupes de la Wehrmacht sur l’île de Guernesey, on lit alors dans ce même Observer: «Le 13 mai nos correspondants décrivent l’arrivée du convoi de soldats et civils britanniques. Le débarquement se fait dans un profond silence ému. Et puis, tout à coup, c’est une houle de vivats et d’applaudissements: le symbole de la libération est là sous la forme du fonctionnaire représentant le gouvernement; oui, solennel, de noir vêtu, il descend coiffé du chapeau melon et tenant d’une main sa mallette, de l’autre le parapluie bien roulé. La foule est en larmes et chante «There’ll always be an England»…»

David Cameron ne le dirait pas autrement en ce jour.

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