C'est à un remaniement modeste qu'a procédé, mardi matin, le premier ministre, Lionel Jospin, sitôt après l'annonce officielle, et brève, de la démission de Jean-Pierre Chevènement de son poste de ministre de l'Intérieur. Le chef du gouvernement fait appel à l'un de ses proches, Daniel Vaillant, 51 ans, pour remplacer le prétendument irremplaçable chef du Mouvement des citoyens (MDC) – l'une des composantes de la «gauche plurielle». C'est un autre «papable», Jean-Jack Queyranne, qui prend la place de Daniel Vaillant aux Relations avec le parlement. Quant au portefeuille de l'Outre-Mer, que détenait Queyranne, il revient au député PS Christian Paul.

On peut être surpris qu'Alain Richard, le ministre de la Défense au profil très proche de Chevènement, n'ait pas été retenu: cohabitation oblige, son remplacement, qui eût demandé l'aval du président Chirac (en charge de la Défense), s'avérait délicat, voire laborieux. Jospin a choisi sûr, et simple, avec la désignation de son ami Vaillant. Ce fils d'ouvriers de la Nièvre est en effet un fidèle parmi les fidèles: soutenant Jospin après la déconfiture de la gauche aux législatives de 1993; lui servant de chef de campagne présidentielle deux ans plus tard. Au PS, député de Paris, il est de l'équipe des socialistes du XVIIIe arrondissement, où il militait dans les années 1970 avec Jospin, et où figure Bertrand Delanoë, candidat à la Mairie contre Jean Tiberi. «Vaillant? C'est la proximité politique. Et je ne crois pas à une réelle rupture politique avec Chevènement», commentait Claude Allègre, le bouillant ex-ministre de l'Education, très ami du maire de Belfort.

On ne saurait pas si bien dire. Il est vrai que l'originalité de la première équipe de Lionel Jospin, avec ses fortes têtes – Dominique Strauss-Kahn, Jean-Pierre Chevènement, Martine Aubry – s'est étiolée avec le départ de trois personnalités fortes. En résulte immanquablement un affadissement du débat au sein du gouvernement. Mais il n'est pas sûr non plus que la majorité plurielle soit durablement atteinte par le départ d'un homme dont la posture délibérément solitaire et l'opposition sans nuances pouvaient menacer la solidarité interne. Daniel Vaillant en place, un pluralisme réduit subsiste. «The show must go on»: le microcosme parisien, frivole comme toutes les cours, pourrait bien passer à autre chose dans quelques jours.

La Corse en toile de fond

Rituelles, les réactions de l'opposition ne se sont pas fait attendre. Le député RPR Patrick Devedjan parle déjà d'«échec de la méthode Jospin», tandis que Jean-Marie Le Pen évoque l'«extrême gravité de la situation en Corse» et les dangers qu'elle implique pour la République. La réalité montre que, interrogés par les radios, les Français ne sont pas unanimes à pleurer Chevènement, ni à refuser la politique menée par Matignon en Corse.

La droite aurait pu se jeter dans la brèche ouverte par la démission de Chevènement afin de déstabiliser le gouvernement. Elle reste très nettement divisée sur le sujet. Le libéral Alain Madelin estimait, mardi, que la politique en Corse «allait dans le bon sens». Et sur France-Inter, le centriste François Léotard se montrait très favorable à l'approche de Lionel Jospin, dont il apprécie, dit-il, la «clarté»: «Il faut accepter le principe du dialogue», estime-t-il, après tant d'années d'équivoques et d'opacité. Fédéraliste convaincu, il ne considère nullement que la République soit menacée, parce qu'on donnerait aux élus d'une région la possibilité de décider de leur vie culturelle, de leur fiscalité (droit successoral), comme cela se fait ailleurs en Europe: en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne.

Au reste, le clivage entre partisans et adversaires du dialogue divise autant la gauche que la droite. Les plumes sont acérées contre Jospin dans le Nouvel Observateur, auquel le premier ministre s'est senti tenu de répondre il y a dix jours. Au gouvernement, les camps sont prudemment opposés. La dispute historique entre Girondins et Jacobins reprend du service. Elle se ranime entre «républicains» et «démocrates», comme les désigne Régis Debray. Que Lionel Jospin s'expose de plus en plus par le processus qu'il a engagé en Corse est un fait. Mais dire que le pari qu'il a lancé est perdu d'avance est pour le moins injuste.