Dans le Donbass, un général diplomate entre deux feux

Ukraine Alexandre Rozmaznine surveille avec un collègue russe la mise en place des accords de Minsk sur le terrain

C’est l’histoire de deux généraux, Alexandre Rozmaznine et Alexandre Viaznikov. Le premier est Ukrainien russophone originaire de Lougansk, le second est Russe. Tous deux ont été formés à la même école, celle de l’armée soviétique finissante. Vingt-quatre ans après la dissolution de l’URSS, ces deux officiers de deux armées désormais rivales partagent les pièces d’un sanatorium, en bordure d’un champ de bataille qui pourrait déterminer l’histoire de leurs deux pays.

Le bruit du canon résonne jusqu’à la ville minière de Soledar, où les deux Alexandre et leur état-major conjoint ont établi leur dortoir, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Debaltsevo, où se trouve leur «bureau commun». Le 28 septembre, dans la foulée des accords signés à Minsk entre l’Ukraine et la Russie, c’est à Debaltsevo qu’a été établi un «centre conjoint de contrôle pour la coordination des questions de cessez-le-feu et la stabilisation de la ligne de désengagement».

«Relations équilibrées»

Au point de jonction entre les territoires séparatistes de Donetsk et de Lougansk et ceux sous l’administration de Kiev, le rôle de ce «groupe de contact» est d’assurer la surveillance de la ligne de front, un retrait hypothétique des armes lourdes et de gérer des questions comme les échanges de prisonniers de «manière civilisée». Les accords de Minsk règlent le quotidien des deux officiers comme du papier à musique.

«Le protocole précise que les généraux ukrainien et russe se déplacent dans la même voiture, avec la même escorte, pour que personne ne puisse atteindre à notre intégrité physique, précise Alexandre Rozmaznine. On prend nos repas ensemble, mais à mon regret, je ne peux dire que nous sommes amis, je dirais que nous avons des relations de travail équilibrées.»

Losque sa mission a débuté il y a sept semaines, le haut gradé ukrainien était plutôt «optimiste». «J’aime ma patrie, mais je comprends qu’en ce moment je suis chargé d’une mission militaire et diplomatique, avec des fonctions très concrètes: faire tout pour que le cessez-le-feu s’installe, explique le général diplomate. Au début, il me semblait que de l’autre côté c’était pareil, mais les priorités et les attitudes ont changé.»

Fin 2014, la trêve tenait globalement, avec seulement dix accrochages par jour. «Le jour de l’an, il y en a eu 34, aujourd’hui c’est marqué 123 sur mon tableau, mais je sais qu’on en est déjà à 136», soupire le général. «La tâche principale de la partie russe du groupe de contact est d’influencer les gars de ces territoires [Donetsk et Lougansk, ndlr] pour qu’ils se comportent de manière adéquate», poursuit-il. Mais le 20 janvier, trois jours avant le bombardement de Marioupol qui a fait 30 morts, le général russe décline les missions communes à Debaltsevo. «Je lui ai dit: si vous savez quelque chose que j’ignore, vous pouvez m’éclairer là-dessus, raconte Rozmaznine. Il m’a répondu que ce danger était juste une hypothèse, mais ils savent tout bien sûr. Ils connaissent tous les projets.»

Les Russes «sont là»

Selon le haut gradé ukrainien, la guerre du Donbass fonctionne de manière cyclique, au gré des réserves de munitions de ceux qu’il appelle «les groupes armés illégaux», se refusant à les appeler «républiques». «Ça se calme lorsqu’ils n’ont plus grand-chose pour tirer, elle reprend lorsque les munitions reviennent et cela coïncide avec l’arrivée des convois qui traversent la frontière», dit-il.

Alexandre Rozmaznine a participé aux opérations estivales, inopérantes, de fermeture de la frontière avec la Russie. «On tirait sur nous à bout portant du territoire de la Russie, relate-t-il. Nous le rapportions et on nous disait en haut de ne pas répondre, sinon ce serait la guerre.» A l’issue de la bataille de l’aéroport de Donetsk, le général ukrainien a pris connaissance de la découverte de livrets militaires russes, notamment de la Marine de Mourmansk, se heurtant au simple déni de son homologue. «Tout le monde sait parfaitement qu’ils sont là…», se borne à dire le général Rozmaznine.

Selon le président, Petro Porochenko, 9000 soldats de l’armée russe opéreraient sur le territoire ukrainien. «Il y en a déjà plus, révèle le général, je sais quelles unités et où elles sont. Mais l’essentiel, ce ne sont pas les hommes, ce sont les armes. Sans ces équipements, on aurait déjà réglé l’affaire.»

Tous les jours, le général Rozmaznine continue de se rendre à Debaltsevo, alors que les combats font rage. Selon lui, la situation est sous contrôle et l’armée ukrainienne a suffisamment de ressources pour tenir la ville, même si des voix remontent des tranchées, reprochant à l’état-major de ne pas lancer une attaque de diversion pour tenter de desserrer la nasse qui est en train de se refermer sur Debaltsevo.

«Nous ne nous retirerons pas de la ligne installée par le mémorandum de Minsk», insiste-t-il, alors qu’entre dimanche et lundi, au moins 13 soldats ont été tués dans les combats sur la ligne de front. Dimanche, à Vuhlehirsk, localité à moins de 10 km de Debaltsevo, des combattants rebelles se laissaient filmer par la télévision russe. Ils ne connaissaient pas le nom de la localité où ils se trouvaient.