Un gros «tigre» dans les griffes de Xi Jinping

Chine L’ancien chef de la sécurité, Zhou Yongkang, est officiellement aux arrêts

Renforcé, que veut faire le président Xi?

En détention secrète depuis plusieurs mois, l’ancien chef de la sécurité de l’Etat chinois (2002-2012), Zhou Yongkang, longtemps décrit comme l’un des ­hommes les plus craints du pays, a été officiellement accusé mardi de «graves violations à la discipline» du Parti communiste, autrement dit de corruption. C’est la première fois qu’un ancien membre du Comité permanent du Bureau politique du PCC est ainsi purgé depuis la chute de la Bande des quatre (associée à Mao Tsé-toung), à la fin des années 1970. Celui qui était également considéré comme le roi du pétrole devient ainsi la plus importante victime de la campagne de lutte contre la corruption lancée l’an dernier par le secrétaire général du parti, Xi Jinping, qui avait alors promis de «combattre aussi bien les mouches que les tigres».

Depuis un peu plus d’un an, près d’un tiers des cadres ayant rang de ministre ou au-delà ont fait l’objet d’une enquête et près de 70 officiels visés se sont suicidés, selon des chiffres rapportés par le Financial Times. Cette action n’est pas l’œuvre de la justice mais celle de la puissante Commission de la discipline du Parti dirigée par Wang Qishan, l’ancien homme fort de Pékin bénéficiant de l’entière confiance de Xi Jinping pour mener à bien sa tâche. Le tableau de chasse est impressionnant, y compris au sein de l’armée: début juillet, le général à la retraite Xu Caihou était limogé du Parti.

Depuis quelques mois, Zhou Yongkang pouvait observer le piège se refermer avec la mise aux arrêts des membres de sa famille (femme, fils, frère) et de nombre de ses protégés. Restait à savoir si Xi Jinping irait jusqu’à éliminer son ancien collègue, brisant du coup une règle non écrite du Parti, celle de l’immunité des plus hauts dirigeants à la retraite. C’est chose faite. Ce qui pose la question de l’étape suivante: Wen Jiabao, l’ancien premier ministre, dont la fortune de ses proches a été révélée par une enquête du New York Times, pourrait être dans le collimateur.

Cette campagne de lutte contre la corruption, populaire puisqu’elle frappe enfin au sommet du Parti, recouvre également les plus importantes purges politiques depuis le lancement des réformes il y a trente-cinq ans – hormis la chute, en 1989, du chef du PC Zhao Ziyang, qui accompagna la répression des manifestations pro-démocratie. L’élimination de Zhou Yongkang s’inscrit en effet dans la suite logique de la mise à l’écart, il y a deux ans, de l’étoile montante du Parti, Bo Xilai, dont il était le parrain politique.

Xi Jinping, qui préside depuis novembre 2012 le Parti et depuis mars 2013 l’Etat et l’armée, apparaît désormais comme le leader chinois le plus puissant de l’après-Deng Xiaoping. Pour éviter les dérives de l’ère maoïste et de la Révolution culturelle, le père des réformes avait mis en place une direction collective du Parti assurant un certain équilibre entre les diverses factions qui le composent. Celle-ci n’a pas encore éclaté. Mais les méthodes musclées de Xi Jinping sont de nature à créer un nouveau climat de terreur dans un régime où toute personne détenant une parcelle de pouvoir peut aisément être accusée d’avoir monnayé celui-ci. La presse – contrôlée par le Parti – peut faire l’éloge de mesures qui renforceraient l’Etat de droit, le fait est qu’il s’agit d’une justice arbitraire pilotée par le Parti et en faveur de ses intérêts.

Au service de quelle ambition Xi Jinping va-t-il utiliser son autorité renforcée? Le camp réformateur nourrit l’espoir d’une opération destinée en fin de compte à réaliser les réformes économiques et sociales annoncées l’automne dernier lors d’un plénum du Parti. Il s’agit d’un ambitieux train de mesures pour libéraliser l’économie, refondre la fiscalité et assouplir le contrôle social. Les obstacles à la réalisation de ce programme sont à la fois politiques et économiques.

Après trente ans d’une forte croissance, de puissants groupes d’intérêts adossés à des baronnies au sein du Parti se sont créés. Ils sont les principaux acteurs d’un nouveau conservatisme. Zhou Yong­kang était l’un de ces barons. Ayant fait carrière dans le gaz et le pétrole, il avait la haute main sur ce secteur stratégique et continuait de contrôler les nominations des postes importants. Sa destitution est dès lors un signal très clair à l’adresse des autres forces hostiles au changement. Pour briser la résistance aux réformes, Xi Jinping doit renforcer son pouvoir. Il semble y parvenir. Mais, du même coup, le risque d’une dérive vers la dictature d’un seul homme reprend forme en Chine.

Le président Xi Jinping apparaît désormais comme le leader chinois le plus puissant depuis Mao