Les ramifications de l’enquête sur la catastrophe du MH17, qui s’est écrasé dans l’est de l’Ukraine, remontent lentement mais sûrement vers le sommet de l’Etat russe. Mardi, les sites d’enquête Bellingcat et The Insider ont révélé l’identité d’un général du FSB ayant joué un rôle clé dans la tragédie: un certain Andreï Bourlaka.

Le travail de recherche, qui a duré plusieurs mois, est parti des écoutes téléphoniques fournies par le groupe d’enquête conjoint (JIT) dirigé par les autorités hollandaises. On y entend la voix d’un mystérieux «Vladimir Ivanovitch», organisant les livraisons d’armes russes aux forces séparatistes du Donbass luttant contre l’armée régulière ukrainienne et distribuant les ordres aux principaux dirigeants rebelles. Bellingcat et The Insider ont recoupé les écoutes avec de multiples sources (bases de données téléphoniques et de réservation de billets d’avion, photographies, réseaux sociaux) ainsi que des analyses vocales et lexicales. Pour finir par placer avec certitude le véritable nom de «Vladimir Ivanovitch», l’homme qui donnait des ordres à Igor Girkin (dit «Strelkov»), autoproclamé «ministre de la Défense» des séparatistes de Donetsk.

Membre des hauts cercles du pouvoir

Aujourd’hui, Igor Girkin est l’une des quatre personnes jugées par contumace aux Pays-Bas dans un procès ouvert le 9 mars dernier. Seuls trois Russes et un Ukrainien sont pour l’instant poursuivis dans cette affaire pour avoir convoyé le système de missiles antiaérien Buk de la Russie à l’Ukraine, avant que l’arme ne soit actionnée par des militaires encore non identifiés. A l’époque, la priorité militaire des séparatistes était d’abattre les appareils militaires ukrainiens, qui dominaient le ciel du Donbass et constituaient pour eux la menace principale.

Le FSB ne dispose pas d’un arsenal d’armes lourdes, mais «jusqu’à la bataille d’Ilovaïsk [août 2014] c’était bien le FSB qui était chargé des livraisons d’armes aux diverses forces séparatistes; ensuite seulement, le contrôle des livraisons d’armes est revenu à l’armée régulière russe», estime l’expert russe Vadim Loukachevitch.

Au moment de la catastrophe, Andreï Bourlaka se trouvait à Rostov-sur-le-Don, ville russe qui constituait le nœud logistique des livraisons d’armes aux séparatistes du Donbass. Mais cela n’a nullement nui à sa carrière. Aujourd’hui vice-directeur du service des garde-frontières du FSB (ex-KGB), Andreï Bourlaka fait partie des plus hauts cercles du pouvoir russe. Seuls deux supérieurs hiérarchiques le séparent de Vladimir Poutine: son supérieur direct, le directeur des garde-frontières, et le patron du FSB, Alexander Bortnikov, pilier du régime et bras droit du président en matière de sécurité.

«Héros de Russie»

Selon une source citée par la rédaction russe de la BBC, Andreï Bourlaka aurait été décoré du titre de «héros de Russie», la plus haute distinction militaire russe, peu après la fin de la «phase active» des combats dans le Donbass. C’est-à-dire après la catastrophe du MH17, à laquelle il aurait contribué. Officiellement, son nom ne figure pas au registre des «héros de Russie», ce qui est le cas lorsque la récompense est attribuée à un membre des services secrets.

Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a refusé mardi de commenter les révélations de Bellingcat et The Insider. La Russie nie tout rôle dans la destruction du MH17, considère l’enquête du JIT comme «politiquement biaisée». Moscou nie aussi ses opérations militaires et ses livraisons d’armes au Donbass, pourtant documentées à de multiples reprises par les missions d’observation de l’OSCE. Barricadé dans sa narration alternative des faits, le Kremlin mise sur sa capacité à intimider les diplomaties occidentales pour étouffer les conséquences juridiques de sa responsabilité dans la catastrophe.