Le rouleau judiciaire russe repasse sur l’historien Iouri Dmitriev, 64 ans. Un troisième procès s’est ouvert mardi contre ce spécialiste des répressions staliniennes, dont le travail contrarie le narratif historique en vogue au Kremlin. Emprisonné depuis presque quatre ans sous l’accusation de pédophilie et de production de pédopornographie, Iouri Dmitriev clame son innocence et bénéficie d’un large soutien dans les sphères académiques et intellectuelles, en Russie comme à l’étranger.

Célèbre pour avoir découvert un immense charnier de la terreur stalinienne en Carélie, Iouri Dmitriev est aussi l’auteur d’ouvrages documentant les crimes. Une œuvre minutieuse listant les noms des victimes et des bourreaux du NKVD, l’ancêtre du KGB. Des dizaines de milliers de personnes ont ainsi pu connaître le sort de parents victimes de la Grande Terreur. Les travaux de Dmitriev servent aussi de base pour les recherches d’autres historiens du goulag.

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Dix années de camp supplémentaires

Iouri Dmitriev risque une condamnation à 10 années de camp supplémentaires. L’historien avait déjà été condamné en juillet à 3,5 ans de prison pour «acte de violence à caractère sexuel contre un mineur», en l’occurrence sa fille adoptive. En septembre, la Cour suprême de la République de Carélie a alourdi la peine à 13 ans dans une colonie à régime strict. Le 10 novembre, le condamné a déposé un appel en cassation.

C’est semble-t-il pour contrer cette démarche qu’un 3e procès a été initié. Officiellement, les poursuites sont engagées parce que «des films pornographiques ont été découverts à côté des photographies de la fille adoptive dans l’ordinateur» de l’historien, a affirmé la semaine dernière le défenseur des droits des enfants de la république de Carélie Guennadi Saraïev. Des films pornographiques dans lesquels l’accusation «voit un motif du crime».

Ces films ont curieusement été découverts quatre ans après la saisie de l’ordinateur. En décembre 2016, une perquisition au domicile de l’historien permettait aux policiers de mettre la main sur des photographies dénudées de la fille adoptive de Iouri Dmitriev, alors âgée de 11 ans. Une enquête pénale pour «diffusion de matériel pédopornographique» est immédiatement ouverte.

Large campagne de soutien

L’accusation terrible retardera la formation d’un large comité pour soutenir Iouri Dmitriev. Il se justifie: ces clichés ont été exigés par l’autorité chargée des enfants placés en familles d’accueil. L’autorité avait confirmé durant le premier procès avoir demandé ces photographies pour observer une enfant souffrant d’un retard de développement. Par la suite, des expertises judiciaires démontreront l’absence d’élément pornographique dans les photographies.

Dès lors, l’historien bénéficie d’une large campagne de soutien international. Une pétition signée par 400 intellectuels et artistes de 27 pays réclame sa libération et dénonce «une persécution destinée à discréditer un historien et son œuvre». Car en Russie, les procès politiques sont presque toujours masqués sous des motifs visant à entacher les réputations. Ce n’est ni pour insubordination à Vladimir Poutine ni pour financement de l’opposition que Mikhaïl Khodorkovski a été condamné à 9 ans de prison en 2005, mais pour fraude fiscale. Le chef de file de l’opposition Alexeï Navalny a, lui, été condamné à 3 ans et demi de prison avec sursis en 2014 pour détournement de fonds.

Mais qu’a fait de si grave l’historien Dmitriev pour mériter un si cruel châtiment, que ses défenseurs, eu égard à son grand âge, qualifient de «peine de mort»? En l’absence de déclaration officielle, différentes interprétations ont cours. Vladimir Poutine ne s’est jamais exprimé publiquement sur le cas de Iouri Dmitriev, bien qu’il ait été directement interpellé sur ce sujet par plusieurs figures intellectuelles russes. Le Kremlin se défend formellement de toute intervention dans la vie judiciaire. Mais le nombre d’activistes et d’intellectuels russes faisant l’objet de poursuites pénales augmente rapidement. L’ONG Memorial, dont Iouri Dmitriev dirige la section de Carélie, dénombre 362 prisonniers de conscience en Russie, dont 65 prisonniers politiques.

Nouvelle lecture de l’histoire

Signalant un courroux au plus haut niveau, le traitement du procès de l’historien par les médias pro-Kremlin est univoque. Iouri Dmitriev est dépeint comme un pervers sexuel appartenant à une ONG «financée de l’étranger», laquelle instrumentalise l’histoire pour «discréditer la Russie».

Car le travail de mémoire sur les répressions staliniennes est peu à peu devenu irritant pour l’élite politique russe. Surtout à partir de 2012, lorsque le Kremlin se met à encourager une nouvelle lecture de l’histoire accordant à la Russie une supériorité morale sur l’Europe, à travers son rôle prépondérant dans la défaite du nazisme. D’où la réhabilitation progressive de Joseph Staline, incarnation d’un Etat soviétique infaillible et triomphant. A ce titre, l’artisan de la victoire se voit progressivement lavé de crimes que l’historien Iouri Dmitriev documente avec un acharnement si inopportun.