Le Printemps arabe est-il en train de se muer en «hiver djihadiste»? Plus d’un an et demi après le début d’une vague de révolutions qui, de Tunis à Tripoli, en passant par Le Caire, a détrôné les uns après les autres les autocrates de la région, l’ascension fulgurante des extrémistes islamistes soulève de vives inquiétudes.

A première vue, les attaques mardi soir contre les représentations diplomatiques américaines au Caire et à Benghazi s’inscrivent dans un cycle de violence perpétré par certains groupes salafistes qui prêchent un islam radical. En Tunisie, les artistes en savent quelque chose. Depuis l’attaque, l’année dernière, d’une télévision locale qui avait diffusé le film Persepolis – représentant brièvement Dieu sous la forme d’un vieil homme –, les durs de l’islam s’en prennent aux artistes, aux femmes, et plus récemment à un bar de Sidi Bouzid qui vendait de l’alcool. En Libye, c’est à certains mausolées de la communauté soufie – accusée d’hérétisme – qu’ils se sont récemment violemment attaqués à la pelleteuse.

Mobilisation relative

Au Caire, un centre culturel s’est, lui, dernièrement retrouvé dans le collimateur des salafistes qui l’accusaient de faire la promotion de la culture «satanique» après la tenue d’un concert de rock où de jeunes gens arboraient des T-shirts noirs et des croix. Cette fois-ci, c’est un film israélo-américain, L’Innocence des musulmans, décrivant l’islam comme un «cancer», qui est à l’origine de cette nouvelle explosion de colère.

Pourtant, avant d’en conclure à la mort du rêve démocratique des populations arabes, il convient de faire une distinction entre la violence de l’attaque au lance-grenades perpétrée contre le consulat américain de Benghazi – dans laquelle quatre diplomates, dont l’ambassadeur, ont perdu la vie – et la manifestation anti-américaine qui s’est tenue au même moment dans la capitale égyptienne. Parmi les quelque 2000 manifestants rassemblés devant la chancellerie du Caire – un chiffre dérisoire dans un pays de 80 millions d’habitants – se trouvaient des représentants des salafistes mais aussi des ultras de football, toujours prêts à semer la zizanie dans les manifestations. Une mobilisation qui reste donc relative comparée au déluge d’appels à la dénonciation du film lancés préalablement sur Internet par plusieurs cheikhs salafistes.

Société civile

Egalement présents devant l’ambassade américaine en Egypte, les Frères musulmans ont, pour leur part, vivement condamné le film, produit par des Coptes égyptiens vivant aux Etats-Unis, tout en mettant l’accent sur l’importance de l’unité entre musulmans et chrétiens d’Egypte «face aux tentatives de fomenter un conflit» (sous-entendu interconfessionnel).

En outre, ces réactions virulentes au nom de l’islam – face à un film tout aussi condamnable que la haine qu’il suscite – ne doivent néanmoins pas masquer les différents efforts déployés par la société civile égyptienne pour bâtir les ­bases d’une vraie démocratie. Au Caire, pas une semaine ne passe sans son lot de rassemblements ­pacifiques – dont celui, beaucoup moins médiatisé, de chrétiens égyptiens qui s’est également tenu mardi soir sur la place Tahrir pour dénoncer le contenu du long-métrage.

Or, faire l’impasse sur ces diverses actions civiques – chaînes humaines militant pour une Constitution anti-islamique, rassemblements de femmes contre le harcèlement sexuel ou encore réunion de nouveaux partis politiques libéraux – risquerait, a contrario, de faire la promotion gratuite des voix les plus radicales.