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Un homme aux affaires douteuses au centre de l’enquête sur le meurtre de Jan Kuciak en Slovaquie

Selon la presse slovaque, le commanditaire du meurtre du journaliste d’investigation serait Marian Kocner, un businessman très controversé proche de l’ancien premier ministre Robert Fico

70 000 euros, soit environ 80 000 francs: c’est la somme qui a été payée pour qu’un ancien policier, Tomas S., tue par balles en février dernier le journaliste d’investigation slovaque Jan Kuciak et sa fiancée Martina Kusnirova, tous deux âgés de 27 ans, dans leur maison de campagne proche de la capitale Bratislava.

Les détails ont été fournis par le procureur chargé de l’enquête après l’arrestation la semaine dernière de quatre suspects, tous de nationalité slovaque. Outre le tueur à gages présumé, un chauffeur et un intermédiaire ont également été inculpés, avec celle qui est pour l’instant présentée comme la commanditaire du meurtre, Alena Z., traductrice-interprète de l’italien.

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Sept mois après ce double homicide qui a traumatisé ce pays membre de l’UE et de l’eurozone, les Slovaques, descendus massivement dans la rue pour réclamer que justice soit faite, en savent donc un peu plus.

Un peu seulement, car selon l’enquête, le mobile du crime est lié au travail d’investigation de Jan Kuciak. Pourtant, aucun des suspects arrêtés n’est cité dans ses articles publiés sur aktuality.sk, un site d’information du groupe Ringier Axel Springer (propriétaire du Temps).

«Je vous le garantis, vous allez arrêter d’écrire!»

En revanche, la presse slovaque a révélé mercredi que l’un de ces quatre suspects, l’intermédiaire Zoltan A., collabore avec la police et affirme que le vrai commanditaire du meurtre n’est autre que Marian Kocner, un businessman très controversé pour lequel a travaillé Alena Z. et qui serait le parrain de sa fille.

Actuellement en prison dans le cadre d’une autre affaire, Marian Kocner avait menacé Jan Kuciak à cause des articles qu’il écrivait sur ses montages financiers douteux. «Je vais m’occuper spécialement de vous et de votre famille», «je vous le garantis, vous allez arrêter d’écrire!»: voilà certaines des formules employées par Marian Kocner lors d’une conversation téléphonique avec Jan Kuciak en septembre 2017, six mois avant sa mort.

La mafia italienne disculpée?

Contraint de démissionner à la suite de ce meurtre, l’ancien premier ministre Robert Fico écarte déjà d’un revers de la main la thèse de l’implication de la mafia italienne, dont les activités en Slovaquie et les liens avec des personnalités proches du gouvernement faisaient l’objet du dernier article inachevé de Jan Kuciak, publié après sa mort par plusieurs journaux étrangers dont Le Temps.

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«Ces fausses accusations étaient une manœuvre pour tenter de renverser le gouvernement et manipuler les manifestants dans les rues», affirmait mardi en conférence de presse d’un ton toujours très vindicatif celui qui a cédé sa place de premier ministre à un proche, Peter Pellegrini, mais qui reste l’homme fort du pays.

Ancien voisin du premier ministre

Pourtant, «aucune des deux pistes, ni celle de la mafia calabraise 'Ndrangheta – qui n’est pas encore écartée par la justice – ni celle de Kocner, n’est favorable à Robert Fico», estime Marek Vagovic, ancien responsable éditorial de Jan Kuciak, qui souligne que «les liens entre Marian Kocner et des membres du parti SMER (social-démocratie) dirigé par Fico sont connus».

Le fait que Marian Kocner et Robert Fico habitaient des appartements voisins dans une résidence de luxe de Bratislava avait fait couler beaucoup d’encre, jusqu’à ce que le premier décide de vendre et de déménager.

Marian Kocner, «l’homme que tout le monde connaît»

En 2005, le nom de Marian Kocner figurait dans des «listes de mafieux» établies par la police qui avaient fuité dans la presse.

«Tout le monde connaît Maros [le diminutif de Marian, ndlr], il a toujours su se frayer un chemin vers les gens qu’il voulait rencontrer», rappelle dans un entretien à Dennik N l’eurodéputée Monika Benova (SMER), son amie de longue date.

Mafia italienne ou mafia locale? L’enquête devra permettre de trouver à cette question une réponse qui sera de toute façon peu rassurante pour ce petit pays d’Europe centrale, où la tête d’un journaliste a pu être monnayée 80 000 francs. Cela représente à peu près le double de la somme promise dans l’Ukraine voisine pour tuer le journaliste Arkadi Babtchenko, qui avait simulé sa propre mort pour échapper à ses tueurs.

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