Les témoignages de gens touchés par le décret anti-immigration de Donald Trump se multiplient, dans un contexte des plus chaotiques. Promulgué vendredi, le décret interdit aux réfugiés, toutes nationalités confondues, d’entrer sur sol américain pendant 120 jours (et sans limite temporelle pour les Syriens). Les ressortissants de sept pays à majorité musulmane (Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) sont eux, quel que soit leur statut, touchés par une interdiction de 90 jours. Ces mesures, arbitraires et discriminatoires, ont été dénoncées par l’ONU. Et contestées en justice.

Même Barack Obama est sorti de sa réserve, dix jours après la fin de son mandat présidentiel. Lundi, il a, à travers un communiqué, dénoncé ces discriminations «pour des raisons de foi ou de religion», et encouragé les Américains à manifester pour défendre la démocratie.

Alexandre est concerné par le décret de Donald Trump. Il étudie actuellement à l’Université de Harvard, qui conseille aux étudiants dans son cas de ne pas quitter les Etats-Unis. Son cas? Alexandre est né en France, a fait toute sa scolarité et ses études en Suisse, mais il est également Iranien, la nationalité de ses deux parents. Un des sept pays visés par le décret. «J’ai trois passeports, je voyage avec le suisse. Je n’ai été que deux fois en Iran. La dernière fois, c’était il y a dix ans», explique Alexandre. Il a dû le préciser en allant demander son visa F1 d’étudiant à l’Ambassade des Etats-Unis à Berne.

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Déplacement en Suisse menacé

«Vu la situation, Harvard m’a conseillé de ne pas quitter les Etats-Unis, car le risque de ne pas pouvoir revenir et terminer mon master existe», poursuit-il. «J’avais prévu d’aller défendre ma thèse de doctorat à Fribourg en avril, mais je vais probablement devoir annuler.»

Alexandre reste relativement serein: d’autres cas sont bien plus dramatiques, avec des séparations familiales à la clé. Il rappelle par ailleurs que les pays visés sont en partie les mêmes que ceux qui ont été exclus, à partir du 1er janvier 2016, du Programme d’exemption de visa (ESTA), sur pression du Congrès. Les Iraniens et ceux qui ont effectué un voyage en Iran au cours des cinq dernières années étaient déjà visés. «Il y avait donc déjà des complications administratives liées à certains pays. Mais là c’est pire.»

Alexandre a décidé d’attendre: «Tant que le moindre doute subsiste, je ne bouge pas». Il sait déjà qu’il va faire une croix sur ses vacances en République dominicaine prévues en mars. Et ses parents ne recevront probablement pas le visa de touriste qu’ils ont demandé, avec leur passeport suisse, deux jours avant le fameux décret. Il relativise: «La semaine passée, j’étais au Canada. J’aurais pu y rester bloqué si les mesures avaient été prises plus tôt…»

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Trois mails de Harvard

Son université prend les choses en main. «Harvard a envoyé un mail où ils déconseillent en fait à tous les étudiants étrangers, y compris ceux qui ne sont pas touchés par le décret, de sortir du pays avant la fin de leur programme. Par précaution. Le mien se termine en mai. Je ne vais pas prendre ce risque. Mon futur employeur, une étude d’avocats américaine basée à New York, m’a aussi «interdit» de sortir.»

Alexandre a en fait reçu trois mails de l’université. De la présidente de Harvard, de son bureau international, et de la doyenne de la Law School. Le ton est identique: Harvard défend des valeurs de respect, de partage et de non-discrimination, et «si ces valeurs sont menacées, cela touche le cœur de notre mission», écrit la doyenne Martha Minow.

«En ces temps de profondes divisions chez nous et à l’étranger, nous ferons tout pour maintenir la capacité des universités américaines à rassembler des gens du monde entier dans nos campus», relève de son côté la présidente Drew Faust. Près de la moitié des doyens d’Harvard sont des immigrés, rappelle-t-elle. D’Inde, de Chine, d’Irlande, de Jamaïque et d’Iran. Elle adresse également un mot de réconfort aux étudiants sans-papiers, «qui vivent des moments d’angoisse», en assurant qu’elle fera tout pour les protéger.

Plutôt zen, Alexandre évoque le cas d’autres étudiants, très inquiets que le décret ne leur pose de sérieuses entraves. Zen? Il nous rappelle peu après notre conversation. Il vient de vérifier la validité de son visa pour étudiant: «Il court jusqu’en 2022, mais n’est valable qu’avec la lettre de Harvard, qui elle, justifie ma présence aux Etats-Unis jusqu’au 25 mai. J’ai ensuite deux mois pour quitter le sol américain, donc jusqu’au 25 juillet. Or je dois passer mes examens du barreau le… 26 juillet! Renouveler l’autorisation de Harvard, qui passe par le Secrétariat d’Etat, est normalement une formalité. Mais avec ce qui se passe, rien n’est sûr…» Alexandre est tout d’un coup un peu moins confiant.