Le face-à-face dure depuis une bonne demi-heure. D'un côté, un camion chargé de moutons et quelques voitures palestiniennes, à plaques vertes, arrêtés sur le bord de la route, à distance respectable. De l'autre côté, trois hommes, fusil automatique en bandoulière. «Aucun Arabe ne passera ici aujourd'hui, ni demain ni après-demain, tonne l'un des hommes, un grand maigre à la barbe poivre et sel, dont les baskets, la casquette, l'accent et les lunettes de soleil sont américains. Si cette route n'est plus sûre pour nous, elle ne le sera pas pour eux.»

Protégés par les barbelés

La veille au soir, pour la première fois, un colon israélien est mort alors qu'il empruntait la «route des tunnels» comme on appelle cette artère qui, partant de Jérusalem, contourne les villages arabes pour s'achever dans les colonies de peuplement près de la ville palestinienne de Hébron. Véritable cordon ombilical bâti à grands frais, elle est le seul lien qui raccorde les 40 000 colons établis dans la région de Jérusalem. Elle était l'une des plus sûres du pays.

Comme s'il s'agissait de défendre chaque recoin de cette terre biblique, les maisons à toit de tuiles rouges parsèment le paysage caillouteux. A regret, les colons laissent passer les quelques voitures aux plaques jaunes (israéliennes), bondées de Palestiniens et d'Arabes israéliens. Les fusils restent muets, seuls les yeux mitraillent. «Je suis pour la manière dure, poursuit l'homme, afin de dissiper le moindre doute. Un meurtre? Il faut répondre en rasant tout sur un kilomètre. Arbres, maisons, écoles. C'est la seule méthode que les Arabes comprennent.»

Gush Etzion, Efrat, Kyriat Shmona… Dans toutes ces colonies protégées par des barbelés, qui se sentent assiégées depuis quatre mois, le faucon du Likoud Ariel Sharon a fait un score triomphal: 100% des voix. Pas un vote n'est allé au travailliste Ehud Barak, dont les propositions faites aux Palestiniens comprenaient le démantèlement de certaines colonies isolées. Sharon, lui, est l'homme des colonies, celui qui les a décidées dans les années 70, lorsqu'il était ministre de Menahem Begin, qui a enjoint les colons à «se saisir de chaque colline». Mais il est aussi celui qui, en 1982, ne trouvant plus d'intérêt stratégique dans la colonie de Yamit, dans le Sinaï, la fit raser. Pendant la campagne, Sharon a multiplié les «regrets» pour ce geste. Mais les colons restent méfiants.

«On n'a plus confiance qu'en nous-mêmes», dit un autre homme, originaire d'Afrique du Sud et qui, à ce titre, dit vouloir «tout faire pour éviter un apartheid en Israël». Il reprend à son compte un refrain entonné par la majorité des colons: «Les Arabes et nous, nous pouvons cohabiter en harmonie. Mais il faut qu'ils se débarrassent de tous ceux qui commettent des actes terroristes. Sinon, c'est nous qui nous en chargerons», précise-t-il en montrant avec la pointe de son arme les voitures à plaques vertes arrêtées au loin.

Alors que chaque ville, chaque village palestinien est «bouclé» par des amas de pierres et de sable, les colons n'ont pas beaucoup «d'Arabes» à se mettre sous la main. Plus tôt dans la matinée, attendant le convoi funéraire de leur compatriote tué la veille, quelques centaines d'entre eux étaient déjà sortis sur la route pour les accueillir. Mais seuls passaient les véhicules civils israéliens ou ceux de l'armée, déployée comme en temps de guerre totale. Au milieu de la foule, un blindé passe. Les soldats font des signes de victoire aux jeunes colons qui entonnent des prières, drapés dans les couleurs de l'Etat d'Israël. «C'est le bon moment pour agir, note un homme coiffé d'une kippa noire et armé, lui aussi. L'armée ne sait pas à qui elle doit obéir.»

Les colons ne se font pas prier pour tirer tout le bénéfice possible de cette période d'interrègne un peu floue. La nuit même de l'élection d'Ariel Sharon, persuadés que «le nouvel Israël» qui sortirait des urnes ne les désavouerait pas, ils ont installé un peu partout de nouvelles caravanes, prélude à de nouvelles constructions. «C'était notre réponse aux Arabes: la force et la détermination», explique dans son bureau du conseil régional Shani Simkovitz, la directrice de la Fondation Gush Etzion, dont la tâche est de rechercher des soutiens pour la colonie aux Etats-Unis. Malgré la poursuite de la violence, la directrice respire: «Le processus d'Oslo est mort. Or Oslo a été la pire des choses arrivées aux juifs depuis l'Holocauste.» L'installation de ces caravanes est une simple question de planification, insiste-t-elle. «Nous pensons aux trente prochaines années.»