Ukraine

Un journaliste d’investigation assassiné au cœur de Kiev

Le Biélorusse Pavel Cheremet était un des grands noms du journalisme ukrainien. Il a été tué dans un attentat à la voiture piégée

La presse ukrainienne est sous le choc après qu’une de ses figures de proue a été tuée dans ce qui s’apparente à un assassinat. Pavel Cheremet, 44 ans, se rendait à son travail lorsque à 7h45, sur un des principaux boulevards du centre de Kiev, sa voiture s’est désintégrée sous l’effet d’une explosion qui ne lui a laissé aucune chance. Un acte criminel dont l’onde de choc fait planer de sombres nuages sur les journalistes d’investigation du pays.

Le procureur général d’Ukraine, Iouri Loutsenko, a rapidement qualifié les faits de «meurtre», évoquant un «engin explosif» placé sous le siège du conducteur. Selon lui, Pavel Cheremet a pu être visé en raison de ses «activités journalistiques» ou en vue de «déstabiliser la capitale» ukrainienne. Le président Petro Porochenko a quant à lui souhaité que des enquêteurs européens ou des experts du FBI participent aux recherches.

Originaire de Biélorussie, Pavel Cheremet était devenu journaliste à Minsk dans les années 1990, à la télévision d’Etat, où son tempérament lui vaudra les foudres de l’autocrate Alexander Loukachenko, un passage par la case prison en 1998 et une déchéance de nationalité en 2000 qui le fera s’installer en Russie. A Moscou, Pavel Cheremet collabore à des médias encore indépendants et se rapproche de milieux d’opposition, notamment de Boris Nemtsov, qui sera assassiné en février 2015.

En 2012, après l’étouffement de la vague de contestation qui ponctua la réélection de Vladimir Poutine, Pavel Cheremet s’installe à Kiev, où il devient un pilier d’«Ukrainska Pravda», le grand journal en ligne du pays. Tous les matins, ce commentateur politique avisé animait également une émission d’information sur Radio Vesti, où il se rendait hier matin, une des principales stations du pays, russophone, ouverte à différents courants d’opinion et très écoutée à l’est du pays.

Soutien résolu de la révolution de Maïdan, Pavel Cheremet avait condamné sans ambiguïté l’annexion de la Crimée par la Russie et l’agression en Ukraine. Néanmoins, il ne retenait pas ses critiques contre les autorités actuelles de Kiev. Son dernier éditorial, daté du 17 juillet, pointait les menaces sur la démocratie ukrainienne que représentent les groupes ultranationalistes, et notamment le bataillon Azov, troupe paramilitaire d’extrême droite intégrée au sein de la Garde nationale.

A ce stade, cependant, des doutes subsistent sur la cible réelle de l’assassinat. En effet, le véhicule piégé appartenait à Olena Prytoula, la compagne de Pavel Cheremet, cofondatrice d’«Ukrainska Pravda» en 2000 et directrice de ce média proeuropéen de combat. Fer de lance de la contestation contre l’ancien président prorusse Viktor Ianoukovitch, le journal en ligne continue de publier des articles au vitriol qui s’attaquent aux oligarques et à la corruption de la classe politique, notamment ceux de Sergiy Leshchenko, journaliste d’investigation devenu député réformateur.

Ces derniers mois, plusieurs journalistes qui enquêtent sur le siphonnage abyssal de l’argent public de l’ère Ianoukovitch ou sur les liens incestueux de l’élite politique post-Maïdan avec les oligarques, ont reçu des menaces de mort. Parmi eux, Kristina Berdinskykh, reporter à l’hebdomadaire «Novoe Vremia», pour qui «Pavel parlait certes avec les politiques, mais il y avait d’autres journalistes d’«Ukrainska Pravda» à la plume plus acérée».

Ekaterina Sergatskova, journaliste à la chaîne Hromadske, une proche de Pavel Cheremet, estime qu’il a été «tué pour intimider ses collègues, tous les journalistes indépendants, c’est-à-dire chacun d’entre nous». Un constat partagé par Oksana Romaniouk, directrice de la branche ukrainienne de Reporters sans frontières: «Cheremet est le second journaliste d’«Ukrainska Pravda» tué de manière préméditée. C’est un signal absolument alarmant».

Il y a seize ans, le 3 novembre 2000, le corps du journaliste d’investigation Gueorgui Gongadze, était retrouvé dans une forêt proche de Kiev, le corps décapité et brûlé à l’acide, six mois après qu’il a créé «Ukrainska Pravda» avec Olena Prytoula, la dernière femme de Pavel Cheremet. L’enquête avait remonté à un ordre intimé par le président de l’époque, Leonid Koutchma, un ancien apparatchik jamais inquiété par la justice, et qui représente encore aujourd’hui l’Ukraine aux négociations de Minsk.

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