Une rupture nette sortira peut-être des urnes ce mercredi aux Pays-Bas. Convoqués pour des législatives anticipées, un peu moins de quatre ans après le scrutin de novembre 2006, les électeurs néerlandais semblent vouloir faire voler en éclats le consensus centriste incarné par la coalition sortante entre les chrétiens-démocrates du premier ministre Jan Peter Balkenende, et les travaillistes du ministre des Finances Wouter Bos. Le Parti libéral (VVD), qui promet austérité budgétaire et priorité absolue à la compétitivité, a la faveur des sondages. Il pourrait remporter jusqu’à 40 sièges de députés sur 150, ouvrant ainsi un boulevard à son charismatique leader Mark Rutte, 43 ans, pour prendre les rênes du pays.

Emiettement des voix

L’affaire ne sera pas simple. Le système électoral néerlandais, à la proportionnelle intégrale, favorise l’émiettement des voix et pourrait jouer in fine en faveur des deux grandes formations du cabinet sortant. Mais à l’image de Jan Peter Bal­kenende, chrétiens-démocrates et socialistes sont usés, malgré la bonne image du leader travailliste Job Cohen, ancien maire d’Amsterdam.

Bien qu’âgé de 54 ans, le premier ministre, au pouvoir depuis 2002, incarne trop les compromis mal taillés que dénonce à longueur de discours enflammés le populiste islamophobe Geert Wilders, autre favori. Pire: Jan Peter Balkenende illustre selon ses détracteurs l’impuissance des Pays-Bas contre, pêle-mêle, l’islamisation, le chômage, l’aggravation du déficit public ou le conflit afghan, sur lequel la coalition a éclaté en raison du refus des travaillistes (PvdA) d’y prolonger l’engagement des troupes au-delà du 1er août prochain.

Le style, aussi, fait la différence. Tous deux produits d’une stricte éducation protestante, le premier ministre sortant et son partenaire travailliste Wouter Bos étaient devenus des «passe-muraille», distancés au début de la décennie par les excentricités du populiste Pim Fortuyn (assassiné en 2002), puis ridiculisés par les harangues du successeur de ce dernier, le fondateur du Parti de la liberté, Geert Wilders. Or le leader libéral Mark Rutte, ancien cadre d’Unilever, célibataire et émule de Margaret Thatcher, est d’une autre trempe. Il veut, comme l’un de ses mentors, l’ancien commissaire européen Frits Bolkestein, davantage défendre les intérêts nationaux au sein de l’UE. Il parle chiffres, commerce extérieur (les Pays-Bas sont le sixième exportateur mondial), et réussite individuelle pour mieux isoler Geert Wilders dans son discours xénophobe. Tout en masquant le fait que son parti appartenait, jusqu’en 2006, aux coalitions au pouvoir…

La rupture est aussi sociale. Les libéraux parlent à un public urbain et jeune, dans un pays où en 2050, une personne sur trois aura plus de 65 ans. Ils remettent en cause l’Etat providence. Ils tapent sur l’élite traditionnelle: «Les solutions antérieures paraissent inadaptées et font l’objet de contestations radicales», confirme le politologue Christophe de Voogd*. Au point que Jan Peter Balkenende lui-même s’est inquiété «d’un climat de plus en plus hargneux, plus crispé et plus polarisé, où la caricature donne le ton et où l’on passe d’un extrême à l’autre».

La rupture, toutefois, pourrait prendre d’autres formes. Si son score s’avère important, mais décevant, Mark Rutte pourrait demander à son aînée libérale Nelly Kroes, l’actuelle commissaire européenne aux Nouvelles technologies, de former le gouvernement. Il pourrait aussi, voie très risquée, s’allier au Parti de la liberté de Geert Wilders à qui les sondages promettent un doublement de ses neuf députés sortants, malgré un réel tassement depuis son succès aux élections municipales de mars 2010, notamment à La Haye. La digue de l’intolérance, alors, sauterait pour de bon au pays des polders.

* «La tentation populiste»,

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