Depuis dix ans, le mot «transition» est dans la bouche de tous les acteurs politiques du Chili. Ce terme désigne le processus de transformation opéré à partir de 1989, lorsque le gouvernement militaire a remis le pouvoir aux autorités démocratiquement élues. La Concertation, coalition de centre gauche, s'était fixé comme objectif de fermer le plus rapidement possible la parenthèse de la dictature. Premier président de cette nouvelle ère, le démocrate-chrétien Patricio Aylwin a cependant dû affronter une difficulté majeure dès le début de son mandat: la continuité à la tête de l'armée de terre du général Pinochet, principal protagoniste du coup d'Etat de 1973. Les forces armées avaient certes accepté de quitter le pouvoir après avoir perdu le plébiscite organisé en 1988. Mais elles avaient pris garde de se doter auparavant des outils nécessaires pour réussir à préserver l'héritage du gouvernement militaire, et empêcher ainsi toute transformation radicale après le retour de la démocratie.

Une des caractéristiques de ce processus de transition est en effet qu'il repose sur une série d'accords conclus entre les vainqueurs et les perdants du plébiscite. «Il faut prendre en compte la peur qui régnait alors dans le pays, explique le journaliste et professeur universitaire espagnol Rafael Otano, auteur de l'ouvrage Chronique de la transition. Les militaires avaient mis fin à leur régime avec une grande réussite, autant sur le plan économique qu'institutionnel. De plus, ils avaient obtenu 44% des votes au plébiscite.» Refusant d'utiliser l'expression «pacte secret», Rafael Otano préfère insister sur l'existence d'un «consensus implicite fondamental»: celui de n'intenter aucune action contre Pinochet.

Menace permanente

Présent à la tête de l'armée de terre, Pinochet a continué à représenter une menace pour le gouvernement de la Concertation. L'épisode du «Boinazo» est probablement celui qui illustre le mieux cette situation. Le 28 mai 1993, une soixantaine de parachutistes se sont mobilisés au pied du bâtiment des forces armées, face au palais présidentiel de La Moneda. A l'intérieur se trouvaient réunis les plus hauts responsables de l'armée. Le matin même, un quotidien avait annoncé que la justice voulait rouvrir une affaire de détournement de fonds dans laquelle était impliqué le fils aîné d'Augusto Pinochet. «Cette histoire a été le déclencheur, explique Rafael Otano. Mais la raison profonde était le mécontentement de l'armée provoqué par le défilé des militaires devant les tribunaux. Et la réponse du président Aylwin a alors été de proposer une loi permettant d'accélérer les procédures légales engagées dans le cadre de violations des droits de l'homme.» L'objectif du gouvernement était en effet de sortir rapidement de cette étape délicate et d'éviter que ce type d'incident ne se répète à l'avenir. Car il donnait l'impression à l'opinion publique nationale et internationale que les forces armées n'étaient pas vraiment soumises au pouvoir civil, et donc que la transition démocratique en cours n'était pas terminée.

Personne n'imagine qu'un scénario similaire puisse se répéter sept années plus tard, et ce même si les tribunaux s'en prennent aujourd'hui au «chef spirituel» des forces armées. Mais les relations entre civils et militaires restent tout de même une des principales préoccupations du président Ricardo Lagos, élu en janvier. Selon Rafael Otano, le chef de l'Etat peut espérer terminer la transition démocratique. La levée de l'immunité parlementaire de l'ancien dictateur représente une étape importante. «Mais le pouvoir judiciaire ne peut pas boucler seul cette transition», prévient-il. «A cette décision, qui est pour Pinochet une condamnation symbolique et sa sortie de la vie politique, doivent s'ajouter les réformes constitutionnelles nécessaires et une réelle solution au problème des violations des droits de l'homme commises sous la dictature. Car, sinon, le Chili aura constamment l'impression de vivre dans le passé. Et les mois à venir seront donc décisifs pour savoir si la transition peut enfin se terminer».

Ol. B., Santiago

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