L’Irak n’avait pas connu de jour aussi sombre depuis deux ans et demi. Lundi, le bilan des morts s’alourdissait heure après heure, passant de 10 à 112 et au moins 235 blessés suite à une série d’attentats qui a frappé 18 villes à travers le pays, dont Bagdad. Le 8 décembre 2009, une série d’attentats à la voiture piégée avait tué 127 personnes dans cette capitale d’environ 6 millions d’habitants.

Véhicules piégés, attaques de points de contrôle de l’armée et de la police, bases militaires prises d’assaut, explosions de bombes placées aux abords des routes: ces actes, qui, à l’heure de mettre sous presse, n’avaient pas été revendiqués, «évoquent en tout point le mode opératoire d’Al-Qaida», note Myriam Benraad, politologue et spécialiste de l’Irak à Sciences Po Paris. Ils visaient des quartiers peuplés de chiites tout comme des représentants des forces de l’ordre.

L’implication de l’Etat islamique d’Al-Qaida, la branche irakienne du réseau – quelques milliers d’hommes très pourvus en armes – ne laisse presque aucun doute. La veille de l’attaque, l’organisation annonçait qu’elle s’apprêtait à intensifier son combat en Irak. Dans un message audio diffusé sur le site djihadiste Honein, son chef, l’Irakien Abou Bakr al-Bagdadi, a annoncé le lancement du projet «Abattre les murs»: «la priorité est de libérer les prisonniers musulmans où qu’ils se trouvent, puis de traquer et éliminer les juges, les procureurs ainsi que ceux qui les protègent». Le leader, nommé «émir des croyants» il y a deux ans, exhorte aussi les tribus sunnites à «envoyer (leurs) fils auprès des moudjahidin pour défendre la religion».

Instabilité syrienne

Pour Myriam Benraad, l’amplitude de la violence d’hier pourrait s’expliquer par l’intensification du conflit en Syrie, à sa frontière. L’instabilité a pu faciliter le trafic d’armes et le passage de combattants d’un pays à l’autre. Une tendance qui pourrait s’affirmer maintenant que les insurgés syriens contrôlent le principal poste frontière avec l’Irak, celui de Boukamal. «Les frontières entre la Syrie et l’Irak ont toujours été très poreuses», souligne la spécialiste. Selon elle, le gouvernement de Bachar el-Assad n’est jamais parvenu à empêcher les moudjahidin du Maghreb, d’Afghanistan et d’Europe de rejoindre l’Irak en passant sur son territoire. Aujourd’hui, certaines tribus sunnites en Irak pourraient alimenter en hommes comme en armes une part des insurgés syriens radicalisés. «Les combattants islamistes fondamentalistes partagent la même vision. Pour eux, les chiites au pouvoir à Damas comme à Bagdad sont tous les deux des ennemis à la solde de l’Iran», dit-elle.

Cette série d’attentats porte un nouveau coup au gouvernement du premier ministre Nouri al-Maliki, issu des élections de 2010 et visiblement incapable d’endiguer la violence dans le pays. L’élite au pouvoir est déconnectée des Irakiens dont près de 60% vivent dans «des conditions qui avoisinent celles qui prévalent dans des bidonvilles», selon l’ONU.

Chômage et corruption

«Derrière ces attentats spectaculaires, il existe une violence structurelle qui ronge la société irakienne depuis des décennies, explique Myriam Benraad. La classe moyenne est inexistante, les institutions dysfonctionnent, les revenus du pétrole sont captés par l’élite. A cela s’ajoutent un chômage et une corruption massifs. Les Irakiens adoptent des attitudes de survie. Dans ce contexte, il est facile de recruter pour les combattants djihadistes». Selon l’ONU, pendant les sept mois qui ont suivi le départ du dernier soldat américain en décembre, le nombre de tués parmi les civils et les forces de sécurité est supérieur à celui de l’année dernière sur la même période.