Le nouveau roi du Maroc, Mohamed VI, ne doit pas seulement s'attaquer à un chômage qui touche près d'un Marocain actif sur quatre. Il ne devra pas seulement lutter contre un taux d'analphabétisme qui concerne 10 millions de personnes et tenter de faire grimper une croissance économique qui stagne à 0,2%, selon le Ministère de la prévision économique. L'héritier de Hassan II devra aussi, de façon urgente, mettre fin au long conflit qui le sépare de son grand voisin algérien et, de manière plus large, travailler «à la reprise de la construction d'un Maghreb arabo-berbère fraternel», pour reprendre les mots de l'opposant Abraham Serfaty qui a lancé lundi un appel en ce sens au nouveau monarque.

Ajouté à la récente arrivée au pouvoir en Algérie du président Abdelaziz Bouteflika et à la pacification progressive de ce pays, le changement qui intervient au Maroc modifie considérablement la situation dans le Maghreb. Considéré avec raison comme une pièce maîtresse pour garantir la stabilité de son pays et de toute la région, le roi Hassan II était aussi un frein considérable à son plein épanouissement.

Plaie béante

Certes, l'Algérie et le Maroc ne sont pas les seuls pays à «bouger», même de manière modeste, au sud de la Méditerranée. Le changement de ton est perceptible dans la politique extérieure de la Libye, tout empreinte désormais d'une mesure inédite. De même, pour la première fois dans l'histoire du pays, les élections présidentielles prévues en Tunisie en octobre prochain devraient voir figurer plusieurs candidats en lice: pas de quoi fissurer le régime de plus en plus autoritaire du président Zine El Abidine Ben Ali, mais l'arrivée, peut-être, d'un léger souffle d'air frais.

Cependant, à l'échelle du Maghreb rien ne pourra se faire sans la fermeture de cette plaie béante entre l'Algérie et le Maroc. Le Sahara occidental a été une sorte de royale obsession du côté de Rabat. Malmené par les militaires qui avaient tenté par deux fois de le déloger, Hassan II s'était en effet emparé du thème de la «marocanité du Sahara occidental» comme d'un outil pratique pour ressouder derrière lui l'armée et la nation. Face à un voisin qui, contrairement au Maroc, avait choisi le camp communiste en se rapprochant de l'Union soviétique, le Sahara est ainsi devenu une sorte de métastase maghrébine de la guerre froide contre laquelle s'était fracassé le rêve du Grand Maghreb. C'est aussi à partir de ce différend que se sont constituées des alliances aussi éphémères qu'inattendues: Tunisie et Mauritanie du côté de l'Algérie, la Libye du côté du Maroc, par exemple, au début des années 80.

L'Algérien Bouteflika et le Marocain Hassan II avaient rendez-vous le 20 août prochain, sinon pour fêter une réconciliation totale, du moins pour amorcer un rapprochement qui s'annonçait spectaculaire. Le deuil de quarante jours que respectera Mohamed VI l'empêchera d'y assister à la place de son père, même s'il est vraisemblable que les deux hommes se rencontrent prochainement. Ces dernières années, l'éclatement de l'islam radical en Algérie avait fourni à ce pays l'occasion de trouver à son tour un bouc émissaire en accusant le Maroc de soutenir les mouvements extrémistes. Désormais, Alger n'a plus à craindre une victoire des groupes islamiques armés: il peut envisager de se réconcilier avec son voisin.

Ce rapprochement se fera-t-il sur le dos des Sahraouis qui attendent l'indépendance depuis le départ des Espagnols en 1975? «Le président Bouteflika a pris soin de déclarer qu'il dissocierait la question du Sahara occidental et celle des autres différends bilatéraux», souligne Emmanuel Martinoli, membre jurassien du Comité de soutien au peuple sahraoui, qui rappelle les «nombreux engagements» pris par le passé par Bouteflika en faveur de l'autodétermination de l'ancienne colonie espagnole.

Au demeurant, il semble bien que, sous l'impulsion des Nations unies, la question du Sahara ait pris ces derniers mois la voie d'une résolution indépendamment de ses deux tuteurs. Prévu maintenant pour juillet 2000, le référendum repoussé à de multiples reprises, devrait, s'il se base sur les listes électorales établies par l'ONU, offrir l'indépendance aux Sahraouis. Une perspective intolérable pour Hassan II, qui n'a eu de cesse de rendre impossible la tenue d'une telle consultation.

Le jeune Mohamed VI se montrera-t-il sur ce dossier plus ouvert que son père? En réalité, cela semble d'autant moins sûr que le dossier du Sahara occidental est aujourd'hui solidement gardé par le ministre de l'Intérieur Driss Basri, l'indéboulonnable défenseur des héritiers du Makhzen – la tradition féodale du gouvernement royal qui se confond avec l'appareil d'Etat. De fait, nombreux sont ceux qui, à l'instar de Martinoli, pensent qu'aucun changement en profondeur n'est possible tant que Basri conservera sa place. Or le ministre s'est à ce point confondu avec le roi – auprès de qui il jouait le rôle de «paratonnerre» – que Mohamed VI aura toutes les peines du monde à s'en débarrasser, malgré l'inimitié qui séparerait les deux hommes.