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Kiosque à journaux en Chine
© © Reuters Photographer / Reuter

Presse

Un message caché subversif à la une d’un journal chinois

Jouer avec la maquette ou les titres d'un journal pour faire passer des messages codés est un tout un art. Un quotidien chinois culotté a tenté l'expérience...

Tout a commencé avec la visite à la fin février du président chinois aux trois médias principaux du régime, le Quotidien du peuple, l'agence de presse Xinhua et la Chaîne de télévision centrale CCTV. Xi Jinping voulait ainsi réaffirmer l'importance de sa politique de contrôle idéologique sur les médias, pour lui la presse doit diffuser plus d'informations positives, encenser le parti, et l'aider à diffuser son message autant qu'elle le peut.

Le message a donc été dûment repris par de nombreux médias chinois, dont le Southern Metropolis Daily, un quotidien réputé pour son ton mordant et ses enquêtes, plus d'un million et demi d'exemplaires distribués dans la région du Delta de la rivière des perles, cette riche région industrielle au sud du pays qui comprend aussi Hong Kong ou Macao.

Le 20 février, le journal a donc consacré son gros titre à la recommandation du président chinois: «Les médias du gouvernement et du parti sont des vecteurs de propagande et portent le nom du parti» traduit NPR, la radio publique américaine qui raconte l'histoire. Et dans l'édition locale de Shenzen, cette ville remuante parfois considérée comme le Berlin chinois (lire notre grand-format sur Shenzen, de la fumée des usines aux ateliers d'artistes), le gros titre surmonte la photo des cendres jetées à la mer d'un homme d'affaires généralement associé à l'ouverture de la Chine après la mort de Mao, l'industriel Yuan Geng, qui vient de décéder à 98 ans. Avec cet autre titre: «Une âme retourne à la mer».


 

Subversion ou accident?

Hommage naturel rendu au réformiste qui a développé la région? Pas seulement. Les Chinois ont vite remarqué qu'il y avait une autre façon de comprendre cette une de journal, non seulement en juxtaposant l'image de mort et le gros titre, mais aussi en lisant les deux titres non plus horizontalement mais verticalement.


 Copie d'écran: NPR

Et là, le sens devient tout autre : «L'âme des médias chinois est morte parce qu'ils portent le nom du parti», synthétise le Time. Ou encore «Les médias portent le nom du parti, leurs âmes retournent à la mer», selon la traduction du China Media Project de Hongkong. Un message autrement plus subversif, qui paraît bien peu accidentel, et qui aurait valu au rédacteur en chef du journal d'être immédiatement licencié, et à son adjoint de recevoir un blâme, lit-on dans plusieurs médias.

Les reporters que le New York Times a contactés nient toute préméditation dans l’assemblage des titres: personne n’aurait ce courage, trop dangereux… Il reste que le journal est connu pour des prises de position souvent audacieuses, un des premiers à avoir publiquement évoqué le SRAS à l'époque où les autorités niaient encore le syndrome.

Stéganographie

La tradition du «cangtou shi», le poème caché, est ancienne en Chine, étroitement associé aux périodes de répression politique. L'histoire du journalisme est aussi riche de messages cachés, dans des doubles pages qui réassemblées, racontent une autre histoire que celle d'une première lecture, dans des titres piégés. Pour son dernier numéro en 2011, News of the World avait truffé son mots-croisés d’insultes à Rebekah Brooks, la responsable de la fermeture du journal dans le groupe de Ruppert Murdoch.

Toujours en Grande-Bretagne, le chroniqueur Stephen Pollard s’était payé son chef dans un éditorial apparemment consacré à l’agriculture bio, mais conçu comme un acrostiche: en prenant les premières lettres de chaque paragraphe on tombait sur un «Fuck you Desmond» fort peu accidentel. En France, on se souvient aussi de cette savante mise en page de VSD en 2007 qui faisait apparaître un commentaire désobligeant par transparence derrière la photo d’un baiser entre Nicolas et Cecilia Sarkozy, et qui annonçait des bisbilles dans leur couple sept mois avant leur séparation.

Mais l’histoire du Southern Metropolis Daily ne prête pas à sourire. Il ne fait pas bon être journaliste en Chine aujourd'hui. «Le parti communiste a presque complètement étranglé l'expression en Chine écrit ainsi le magazine Time, dans sa troisième année de pouvoir Li a réussi à faire taire mêmes les formes faibles de dissension, des avocats qui demandent à l’État de respecter sa propre Constitution aux lanceurs d’alerte qui réclament plus de transparence dans les affaires financières des officiels». Le comité de protection des journalistes rapporte qu’en 2015, 49 journalistes ont été emprisonnés en Chine, plus que dans aucun autre pays. En janvier encore, un ancien journaliste du Southern Metropolis Daily, encore lui, a disparu alors qu’il était en Thaïlande pour demander l’asile politique ; il a depuis réapparu en Chine – dans une prison. 

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