«Le printemps de Prada» ou «la révolution en Gucci». C'est ainsi que les Libanais s'amusaient à appeler les manifestations de l'opposition libanaise, auxquelles participaient surtout la bourgeoisie urbaine et les étudiants. Le contraste était saisissant avec l'immense rassemblement populaire organisé mardi dernier par le camp loyaliste, à l'appel du Hezbollah. La coalition anti-syrienne se devait absolument de relever le «défi de la rue» en prouvant l'ampleur véritable du soutien populaire dont elle bénéficie. Pari gagné. Le Liban tout entier semblait s'être donné rendez-vous lundi, place des Martyrs, un mois jours pour jour après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri.

Recherche de la vérité

La mobilisation était au moins deux fois supérieure à celle des pro syriens la semaine dernière. Elle a concerné près d'un million de personnes selon certaines estimations. «Et nous sommes 100% Libanais», clame Mounir Mansour, un fleuriste qui a fermé boutique pour pouvoir manifester. «Le rassemblement du Hezbollah était truffé de Syriens et de Palestiniens», explique-t-il, brandissant le drapeau rouge et blanc, frappé du cèdre du Liban.

Une marée humaine a déferlé au centre-ville de Beyrouth, en provenance des quatre coins du pays. «J'ai marché plus d'une heure pour accéder à la capitale, témoigne Anwar Azzi. L'embouteillage sur l'autoroute du nord à l'entrée de Beyrouth s'étendait sur des kilomètres.»

«Nous arrivons du village de Kaa, dans la Békaa. Nous manifestons pour l'indépendance», dit Omar Tarchiché, un jeune homme accompagné de sa petite sœur. C'est la première fois depuis trente ans que les habitants de cette région frontalière de la Syrie, sous tutelle de Damas, osent dire tout haut ce qu'ils pensent. Hajjé Ratibé a fait le voyage en sens inverse, en provenance de l'Iqlim el-Kharroub, la pointe sud du Mont-Liban. La vieille dame recouverte du foulard musulman a pris un taxi loué par le Courant du futur, le parti de Rafic Hariri. Des centaines de véhicules ont été affrétés par les différents partis de la coalition de l'opposition pour garantir le succès du rassemblement. Des villages entiers de la montagne chrétienne et druze ont été vidés de leurs habitants, mais c'est incontestablement la participation massive de la communauté sunnite qui a fait la différence.

C'est au nom de la recherche de la «vérité» sur l'assassinat de leur leader incontesté, qu'ils ont répondu à l'appel de l'opposition. «Nous n'accepterons rien d'autre qu'une commission d'enquête internationale», a lancé la députée Bahia Hariri. La sœur du «martyr» a réclamé la démission des sept responsables des services de renseignement considérés par l'opposition comme le canal de la tutelle syrienne sur le Liban.

Perchés sur une barrière, deux adolescents ont collé sur un panneau les photos de ces «collaborateurs», bien que cette publicité soit considérée comme un délit. D'autres pancartes s'en prennent directement au président de la République. «Lahoud va-t-en avec eux (les Syriens)», dit l'une d'elle. Le slogan restait largement minoritaire hier, car l'opposition est divisée sur la question de la revendication de la démission du président, malgré le fossé qui se creuse entre les deux camps. Emile Lahoud a mis en garde au cours du week-end contre la poursuite des manifestations, estimant qu'elles risquaient de mener à la «catastrophe». Il espère encore que l'opposition acceptera d'entrer dans le jeu des institutions. Le premier ministre désigné Omar Karamé entame aujourd'hui des consultations pour la formation d'un gouvernement «d'union nationale».