C’est un énorme cap symbolique. Selon l’Université Johns-Hopkins, qui fait autorité en la matière, le Covid-19 a tué plus d’un million de personnes dans le monde. La maladie a été plus meurtrière que la malaria, que le virus du sida ou même que les suicides (respectivement 620 000, 954 000 et 794 000 en 2017, soit les derniers chiffres disponibles). Les pays les plus touchés restent aujourd’hui les Etats-Unis, devant le Brésil, l’Inde, le Mexique et le Royaume-Uni.

Mais, alors que l’Europe s’attend désormais à l’arrivée d’une «deuxième vague», la pandémie nous place surtout dans une «situation hautement paradoxale», résume le médecin, théologien et éthicien Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. «Comme jamais peut-être auparavant, dit-il, le monde entier est appelé à exprimer sa solidarité devant ce défi commun. Mais cette solidarité passe par la distanciation, voire le confinement de chacun.»

«Le Temps»: Un million de morts, c’est à la fois énorme et relativement réduit, disent certains en le comparant par exemple aux 50 ou 100 millions de victimes de la grippe espagnole…

Bertrand Kiefer: Il faut rappeler qu’il s’agit du nombre recensé par l’Université Hopkins, mais le nombre réel est certainement bien supérieur, en particulier dans les pays pauvres qui n’ont pas eu recours à des décomptes précis, notamment pour des raisons politiques. Je pense qu’il est normal d’être scandalisé devant ce nombre de morts, qui pour beaucoup étaient évitables.

Cela montre aussi que, par rapport à l’époque de la grippe espagnole ou celle de Hongkong (qui a fait aussi davantage de morts que ce virus, au moins pour l’instant), nous sommes dans une nouvelle époque dans notre rapport à la valeur de la vie. C’est la révolte face à la mort prématurée qui fonde la démarche médicale, et finalement nous fait être humains. Il faut donc refuser cette forme d’utilitarisme mercantile qui consisterait à abandonner une partie de la société (personnes âgées, malades, etc.) au prétexte que ces gens sont de toute façon fragiles ou en fin de vie.

Les statistiques évoquent aussi quelque 33 millions de porteurs du virus. Ce sont des chiffres face auxquels nos sociétés semblent complètement dépassées…

Ce qui est frappant, c’est le fait que cette pandémie nous a tous réveillés dans une période de sécurité et de stabilité qu’on pensait presque éternelle, dans un monde de technologie qui nous rassurait et semblait nous offrir des horizons riants… Il y a donc un effet psychologique, pratiquement mondial, qu’il ne faut pas négliger. Ces technologies se sont révélées totalement impuissantes, y compris dans le secteur biomédical, ce qui a beaucoup contribué à accroître l’angoisse. Pour revenir à ces statistiques, elles sont d’autant plus marquantes que nous avons perçu au cours de ces mois combien ce virus était extrêmement pervers, puisque, au-delà du nombre de morts, il provoque aussi toute une série de maladies chroniques, des problèmes pulmonaires, cardiaques, vasculaires ou des fatigues handicapantes…

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Le monde, soudain, a aussi semblé se rétrécir face à une même menace?

Nous avons surtout pris conscience que nous sommes un écosystème vivant et donc vulnérable. Cette nécessité de se protéger collectivement nous réveille, par rapport à l’individualisme consommateur très développé dans nos sociétés. Face à un problème comme le coronavirus, cet individualisme ne permettra pas de donner le tour. Dans cet individualisme absolu, il n’y a pas de survie collective possible face aux grands défis que sont le climat, l’environnement ou d’autres pandémies qui ne manqueront pas de survenir.

Du fait de ces mois d’expérience, le virus semble être devenu moins mortel…

Il présente des mutations mais qui n’ont aucune influence sur sa dangerosité. Et même s’il semble se propager moins vite, il continue de circuler d’un coin à l’autre du globe. Mais les soins progressent beaucoup, particulièrement dans des pays comme la Suisse. S’il n’y a pas de médicament miracle, il y a une série d’améliorations dans la manière de le traiter qui réduisent le nombre de morts. C’est d’ailleurs l’une des grandes raisons pour lesquelles il vaut la peine de ne pas simplement laisser circuler le virus: non seulement pour ne pas faire s’écrouler le système des soins intensifs, mais aussi parce que la science progresse et qu’il vaudra mieux tomber malade dans six mois plutôt qu’aujourd’hui.

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La Banque mondiale évoque le chiffre de 100 millions de personnes qui pourraient tomber dans l’extrême pauvreté du fait de la pandémie. Cette crise exacerbe-t-elle les déséquilibres du monde?

Elle est un révélateur. Ce virus arrive à un moment où les inégalités sont plus grandes que jamais, au sein même des pays ou entre eux. Le virus a tendance à prospérer sur ces failles. Mais il arrive aussi à un moment de grande méfiance par rapport à la science ou aux autorités, ce qui ne simplifie pas les choses. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Brésil, ces pays libéraux qui voulaient sortir d’un système social en matière notamment de santé, ont aujourd’hui des résultats catastrophiques. Ces gouvernements pouvaient sembler très efficaces du point de vue économique mais cela révèle la complexité de la réponse que doit être prête à apporter une société face à des écosystèmes vivants.

Il semble que personne ne soit satisfait de la manière dont la crise a été traitée. En Italie dans un premier temps, en Espagne, en Suède, en France, aux Etats-Unis, au Mexique, en Argentine, en Israël, les critiques fusent…

Longtemps, tout le monde a refusé de regarder en face cette menace d’une pandémie. On a donc bien commis des erreurs grossières. Mais au-delà de ceci, c’est clairement une question d’état de la démocratie et particulièrement du système de circulation des informations. On voit bien que la question des réseaux sociaux n’est pas maîtrisée par les démocraties. Il y a des systèmes de déni de la science et de la réalité qui se sont mis en place et que l’on ne sait pas comment empoigner.

Ces réseaux sociaux qui tentent de capter l’attention, de jouer la surenchère, sont totalement inadaptés face à une telle situation. De manière plus large, je dirais que ce virus a mis en lumière le fait que nous avons construit un monde qui n’est pas du tout à la hauteur des enjeux de l’environnement, et des rapports dégradés que nous entretenons aujourd’hui avec ce dernier. Le système économique est tellement tendu vers le profit, il est tellement inégalitaire qu’à la moindre perturbation les conséquences deviennent dramatiques et quasi insurmontables.