Russie
L’ancien titulaire du portefeuille de l’économie Alexeï Oulioukaïev risque entre 8 et 15 ans de prison. Son principal tort: avoir défié un ami proche du président
Émacié, mais souriant, l’ancien ministre russe de l’Economie Alexeï Oulioukaïev a choisi l’attaque, hier, lors de la première audience de son procès pour extorsion de pot-de-vin. «Je suis entièrement innocent. Les organes du FSB (ndlr: les services secrets) ont procédé à une provocation à mon encontre, reposant sur un dessous-de-table. Le tout a été organisé sur la base d’une dénonciation mensongère venant du directeur général de Rosneft [Igor] Setchine et du responsable de la sécurité de Rosneft [Oleg] Feokistov.»
L’attitude de l’accusé correspond à l’expression populaire russe «afficher une bonne mine lorsque les cartes sont mauvaises». Arrêté le 14 novembre 2016 et placé depuis en résidence surveillée, Alexeï Oulioukaïev, 60 ans, paraît aujourd’hui complètement marginalisé dans le paysage politique russe. Vladimir Poutine l’a immédiatement limogé, en lâchant «être au courant de la situation depuis le début de l’enquête», qui a commencé un an avant l’arrestation.
Alexeï Oulioukaïev est le premier ministre de l’histoire post-soviétique à être arrêté en fonction. Son tort? Il gênait les plans très controversés du tout-puissant bras droit de Vladimir Poutine dans le domaine de l’énergie Igor Setchine. Le ministre avait publiquement critiqué le rachat du pétrolier privé Bashneft (allant à l’encontre du programme de privatisations) et émis des doutes sur la procédure opaque consistant à vendre 19,5% de Rosneft, racheté en janvier par un consortium formé par un fonds qatari et Glencore.
Deux millions de dollars
Le parquet accuse Alexeï Oulioukaïev d’avoir extorqué deux millions de dollars aux dirigeants de Rosneft. Le 14 novembre au soir, l’homme s’est rendu au siège de Rosneft sur invitation d’Igor Setchine, où ce dernier lui aurait donné deux mallettes contenant la somme en liquide.
Les médias russes affirment que le patron de la banque d’État Andreï Kostine aurait joué l’intermédiaire en transmettant la demande d’argent du ministre au patron. Cet ancien du KGB n’a jamais commenté l’allégation. Alexeï Oulioukaïev aurait exigé la somme en échange de son visa pour l’acquisition de Bashneft.
L’ancien propriétaire de Bashneft, le milliardaire Vladimir Evtouchenkov, a purgé un an de résidence surveillée pour avoir tenu tête à Igor Setchine. Il n’a été libéré qu’après avoir donné sa part à Rosneft.
La proximité du chef
Qu’Alexeï Oulioukaïev ait pu réclamer un bakchich de deux millions de dollars (une somme très modeste au regard des enjeux financiers) n’apparaît vraisemblable qu’à une personne peu au fait du fonctionnement des institutions russes. Dans la verticale du pouvoir mise en place par Vladimir Poutine depuis 18 ans, le véritable rang se mesure non pas à la fonction officielle mais à la proximité du chef.
Bien qu’il soit ministre, Alexeï Oulioukaïev est un poids plume face à Igor Setchine, ami intime depuis 25 ans du président russe. Alexeï Oulioukaïev n’est qu’un apparatchik, certes respecté pour ses compétences, mais ne faisant même pas partie du second cercle. Réclamer deux millions à un ami intime de Vladimir Poutine, réputé avoir de l’autorité sur les services secrets, relève du suicide politique.
Mais, comme l’affaire le démontre, la tactique consistant à s’opposer publiquement à Igor Setchine est tout aussi dangereuse. L’entourage d’Alexeï Oulioukaïev l’a bien compris. Il s’agit du «bloc économico-financier» du gouvernement, comprenant les vice-premiers ministres Igor Chouvalov et Arkadi Dvorkovitch, du conseiller économique du président Andreï Beloussov et du premier ministre Dmitri Medvedev. Leur opposition à Igor Setchine était connue depuis longtemps et des critiques à son encontre fusaient de temps à autre.
Une culpabilité décidée d’avance
L’arrestation du junior du clan a mis tout le monde au garde-à-vous. Le coup porté aux «technocrates», déjà affaiblis par le virage militariste du Kremlin en 2014, leur a fait perdre toute autorité face aux structures de sécurité.
Dans un pays où le taux de relaxe ne dépasse pas les 2%, et reste nul si le procès a un caractère politique, la culpabilité de l’ancien ministre paraît décidée d’avance. La volonté d’intimider l’élite politique se mesurera à la lourdeur de la peine infligée. Alexeï Oulioukaïev risque entre 8 et 15 ans de prison.
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