Un monde

sans polio

La vaccination ne permet pas seulement de protéger l’homme contre toutes sortes de virus, elle peut aussi éradiquer certaines maladies. Après la variole, dont la disparition a été proclamée en 1980, la poliomyélite pourrait s’éteindre à son tour. Entretien avec le responsable de ce long combat au sein de l’Organisation mondiale de la santé, Hamid Syed Jafari

La poliomyélite ou la terreur des parents. Responsable de paralysies durables entraînant souvent la mort, cette maladie très contagieuse a frappé des millions d’enfants, le plus souvent l’été sur les lieux de détente, entre la fin du XIXe siècle et nos jours. Le traumatisme était tel que l’arrivée d’un vaccin efficace contre cette «tueuse de la joie de vivre» a été saluée le 12 avril 1955 aux Etats-Unis par de longues volées de cloches à travers le pays. Mais le développement du produit, s’il a rapidement réduit le fléau, n’a pas suffi à le vaincre. Une Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite a donc été lancée en 1988 sous l’égide de l’ONU afin de le terrasser. Vingt-cinq ans plus tard, le virus ne subsiste plus à l’état endémique que dans trois pays, le Nigeria, le Pakistan et l’Afghanistan. Mais tant qu’il résistera encore quelque part, il risquera de se répandre à nouveau partout. L’heure est par conséquent venue de lui donner le coup de grâce. Citoyen américain d’origine pakistanaise, ancien responsable de la campagne qui a mis fin à l’affection en Inde, Hamid Syed Jafari a été placé l’an dernier à la tête de la campagne globale. Avec pour mission historique de l’achever.

Le Temps: L’Initiative que vous dirigez est considérée comme la plus grande campagne de santé publique jamais menée dans le monde. Comment se résume-t-elle en chiffres?

Hamid Syed Jafari: Plus de 10 milliards de doses de vaccin ont été distribuées dans le cadre de cette opération, et ce à quelque 2,5 milliards d’enfants. Pour y parvenir, il a fallu mobiliser pendant 25 ans une armée de plus de 20 millions de bénévoles qui a sillonné le monde jusque dans ses régions les plus reculées. Cet effort gigantesque, qui a coûté jusqu’ici plus de 9 milliards de dollars, a permis de réduire les infections de plus de 99,9%, en les ramenant de 350 000 cas en 1988 à 222 l’an dernier. Durant la même période, le nombre de pays où cette maladie subsiste à l’état endémique a été ramené de plus de 125 à 3.

– Pourquoi est-il si important de combattre la poliomyélite?

– Cette maladie sème sur son passage mort et infirmités. Avant 1988, année où l’Initiative a été lancée, elle frappait de paralysie un millier d’enfants par jour. Un handicap, souvent à vie, d’autant plus douloureux qu’il s’accompagne de rejet social et de chômage. Ce qui engendre non seulement un terrible coût humain pour les individus mais aussi un énorme coût économique pour les sociétés, en raison des baisses de productivité et des augmentations de frais de santé ainsi occasionnées. Les études sur le sujet estiment que l’éradication de la poliomyélite ces prochaines années permettrait d’économiser quelque 50 milliards de dollars d’ici à 2035.

– Mais pourquoi un tel effort contre cette maladie en particulier alors qu’il existe bien d’autres affections redoutables?

– Pour une raison simple: la poliomyélite réunit les conditions nécessaires à son éradication. Le virus responsable, d’abord, ne prospère que chez l’être humain, ce qui signifie qu’en l’éradiquant au sein de notre espèce on l’éradique partout et définitivement. Il est ensuite possible de lui opposer un vaccin facile à administrer (par voie orale, sans injection) et donc d’employer à cette tâche de nombreuses personnes puisqu’il n’est pas nécessaire de leur offrir une formation poussée. L’universalité de la maladie, enfin, est favorable à une mobilisation générale. De fait, le combat est mené aujourd’hui aussi bien par le public que par le privé, par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) et les Etats que par le Rotary et, plus récemment, la Fondation Bill & Melinda Gates.

– L’Initiative s’était fixé pour but, à l’origine, d’en finir en l’an 2000. Par la suite, le délai a été repoussé en 2005, puis en 2012. Or, l’objectif n’est toujours pas atteint. Comment expliquer ce retard?

– Les progrès, très rapides au début, ont stagné dans quelques pays. Ces dernières années, l’opération s’est heurtée à d’énormes problèmes démographiques et climatiques (en Inde), de sécurité (en Afghanistan et au Pakistan), de manque d’engagement des autorités (au Nigeria) et, à plusieurs endroits, de qualité du personnel soignant. Un changement d’esprit radical s’est cependant produit en 2011 face à une conjonction d’événements aux messages contradictoires. Alors que l’objectif était enfin atteint en Inde, le terrain considéré comme le plus difficile, les cas de poliomyélite se sont multipliés dans les trois derniers pays d’endémie et de brèves flambées au Tadjikistan et au Congo ont frappé dans des proportions inaccoutumées la population adulte, qui a présenté un taux de mortalité nettement supérieur à celui des enfants. Ces développements ont suscité une très vive inquiétude dans la communauté internationale, en rappelant que la maladie, même acculée dans ses derniers retranchements, pouvait encore rebondir très vite et très fort. Et qu’elle gardait la capacité de provoquer une catastrophe sanitaire à large échelle. Les plus hautes instances de l’ONU ont alors converti l’éradication de la poliomyélite en urgence prioritaire, dégagé des moyens supplémentaires pour l’affronter et mis sous pression les plus hautes autorités pakistanaises, afghanes et nigérianes.

Comment la polio a-t-elle été éradiquée de l’Inde?

– Elle l’a été grâce à un processus de perfectionnement continu. Nous avons rendu la vaccination plus efficace en passant, au fur et à mesure du recul de la maladie, d’un produit combattant les trois souches du virus à des substances plus pointues. Et nous avons assuré une couverture toujours plus complète de la population en imaginant des stratégies spécifiques pour atteindre les groupes d’enfants les plus difficilement localisables, notamment les nouveau-nés et les migrants. La dernière bataille s’est déroulée dans l’Etat du Bihar, dans la région très fertile et fréquemment inondée où se rejoignent le Gange et la rivière Kosi. Sur cet ultime terrain, il nous a fallu recourir à des images satellites et doter le personnel local d’abris permanents pour identifier et rejoindre les hameaux de huttes de certaines communautés saisonnières de paysans. Cette expérience a été difficile mais elle nous est aujourd’hui précieuse pour gagner en efficacité là où le virus s’accroche encore.

Dans combien de temps la maladie pourrait-elle être éradiquée?

– La poliomyélite ne résiste plus que dans trois pays. Et encore: dans quelques régions où la couverture vaccinale s’améliore. Je pense par conséquent que nous pouvons mettre un terme à la transmission du virus dans le courant de 2014. Mais cela n’est pas acquis. Et le succès auquel nous aspirons devra être considéré avec prudence. Nous devrons attendre trois ans de plus pour l’officialiser. Et même après cette date, il nous faudra continuer un certain temps à distribuer le vaccin afin de maintenir l’immunité. Sait-on jamais.

«La maladie, même acculée dans ses derniers

retranchements, peut encore rebondir très vite et très fort»