Le vécu des Afro-Américains aura une place nouvelle dans la mémoire du pays

«Un musée pour une histoire complète des Etats-Unis»

La Première Guerre mondiale avait à peine commencé. Un groupe d’anciens combattants noirs proposa d’ériger un mémorial en l’honneur des Afro-Américains le long du National Mall. A l’exception du mémorial Martin Luther King, inauguré en octobre 2011, il aura fallu attendre un siècle avant que leur vœu soit exaucé. A quelques pas du Washington Monument, l’obélisque emblématique de la capitale américaine, est actuellement en construction le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine. Son directeur, Lonnie Bunch, qui relève que la transformation de l’Amérique ne s’est pas faite sans effort, ni sacrifices, livre ses états d’âme.

Le Temps: Quelle valeur symbolique revêt ce futur musée?

Lonnie Bunch: Le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine est une création du mouvement des droits civiques. Comme beaucoup de ceux qui y ont participé et qui ont contribué à changer l’Amérique ne sont plus là, le musée a un devoir de mémoire. Il permettra aux visiteurs d’avoir l’histoire complète des Etats-Unis. Le lieu est aussi important. Des millions d’Américains et des milliers de touristesviennent sur le National Mall pour apprendre ce que signifie «être Américain». La symbolique est puissante. Sur ce site se trouvaient des plantations et un marché des esclaves. C’est là que vivait la communauté noire après la guerre de Sécession.

– En quoi l’histoire américaine est-elle lacunaire?

– Le musée présentera pour la première fois l’histoire des Afro-Américains non pas comme quelque chose d’étranger aux Etats-Unis, mais comme un vécu qui fait partie intégrante de l’expérience américaine. De nombreux destins individuels ont été oubliés. Là, on comble cette lacune. Mais ce ne sera pas un musée pour les seuls Noirs. On va plutôt montrer que le mouvement des droits civiques a permis au pays de s’élever à la hauteur de ses idéaux et que les Afro-Américains ont contribué à élargir la notion de citoyenneté.

– Comment allez-vous attirer des visiteurs blancs?

– Je réfute l’idée selon laquelle les Blancs ne s’intéresseraient pas à l’histoire afro-américaine. Nos recherches prouvent le contraire. Nous n’avons pas à convaincre le public. L’intérêt est là.

– Vous parlez du musée comme d’un moyen pour guérir la nation…

– Le débat racial aux Etats-Unis n’est pas facile. Il n’y a pas d’espace idéal pour cela. Le complexe de musées du Smithsonian est le lieu où les races se retrouvent. Nous souhaitons dire: oui, nous devons regarder notre passé même s’il comporte des zones d’ombre. Mais nous devons aussi être fiers du fait que des gens ont surmonté des obstacles difficiles pour rendre le pays plus juste. Le musée doit aussi servir à rendre l’Amérique encore meilleure. Il doit être un lieu où l’on parle du passé et du présent, mais aussi de l’avenir.

– Qu’allez-vous présenter au public?

– C’est la première fois dans l’histoire du Smithsonian que nous concevons un musée à partir de rien. Nous n’avions pas de collections à disposition, ni de personnel, d’espace ou d’argent. Cela nous a forcés à être créatifs. Nous avons aussi mis sur pied un programme permettant de partir en quête d’objets qui dorment toujours dans les caves et greniers et qui racontent l’histoire du pays. Ce faisant, nous avons voulu provoquer un débat sur la nécessité de préserver le passé et sur l’importance de l’histoire.

– Quels types d’objets allez-vous exposer?

– Nous en avons rassemblé plus de 35 000. Certains permettront de mieux comprendre la période de l’esclavage. Nous avons ainsi la bible de Nat Turner, initiateur de la plus grande insurrection d’esclaves en 1831. D’autres évoquent autre chose, comme la guitare de Chuck Berry sur laquelle il joua ses chansons les plus connues. Nous allons exposer le cercueil d’Emmett Till, que j’ai pu récupérer grâce aux relations que j’entretiens avec la famille. Ce jeune homme de 14 ans, de Chicago, fut tué en 1955 dans le delta du Mississippi alors qu’il était en vacances chez un oncle. Quand le cercueil arriva à Chicago, la mère d’Emmett Till exigea qu’il soit ouvert afin qu’on voie comment le jeune homme avait été défiguré. En l’occurrence, l’histoire se résume par le cercueil.

– Quand le musée va-t-il ouvrir?

– En fonction de l’avancement des travaux, il devrait ouvrir entre décembre 2015 et juin 2016.

– La bataille politique pour aboutir fut-elle difficile?

– Ce fut une longue bataille législative et le résultat d’un effort bipartisan (démocrates et républicains). La loi instituant le musée a été promulguée par George W. Bush. Démocrates et républicains peuvent s’identifier au projet.