On l'appelle le «poète», ou encore le «commandant». Pendant des mois, Shefket Hasani a été le chef anonyme de la très fantomatique «Armée de libération de Presevo, Medvedja et Bujanovac» (UÇPMB), un groupe armé qui continue à défier l'armée yougoslave depuis son bastion de Dobrosin, un village situé à la limite du Kosovo et de la Serbie. Désormais nommé «représentant» de son mouvement, l'homme aux cheveux blancs et à l'austère visage de patriarche a dévoilé son identité et revendique une place sur la scène politique kosovare.

Actuellement en voyage en Suisse, Shefket Hasani s'en prend directement au dirigeant de l'UÇK (ex-Armée de libération du Kosovo), Hashim Thaçi. «A lui seul Hashim Thaçi possède 1,5 million de francs déposés dans une banque. Mais je ne sais pas pour quelle occasion Thaçi garde cet argent. On m'a dit qu'il le garde pour son «gouvernement» en vue des élections au Kosovo. C'est honteux, car aujourd'hui le peuple albanais est pauvre et les combattants de l'UÇPMB n'ont pas de quoi manger. Et cet argent continue à dormir dans les banques suisses», a déclaré Shefket Hasani le 9 août dans une interview au quotidien kosovar Bota Sot.

La Suisse, le «poète» – ainsi surnommé en raison de son activité littéraire – connaît bien. Il a travaillé vingt ans comme mécanicien dans le canton de Saint-Gall. C'est là qu'il a rencontré Hashim Thaçi. Les deux hommes, autrefois alliés, ne s'entendent plus. L'UÇPMB accuse Thaçi d'avoir voulu la réduire à néant en signant un accord avec les forces de l'OTAN au Kosovo, qui considère le groupe d'irréductibles comme une menace à la stabilité de la région. Elle estime que l'argent déposé en Suisse lui revient de droit parce qu'il a été essentiellement amassé grâce aux donations des habitants d'enclaves albanophones du sud-ouest de la Serbie, des territoires que l'UÇPMB considère comme siens.

Recrudescence des affrontements

Depuis le début de l'année, les insurgés ont multiplié les actes de violence contre les forces de sécurité yougoslaves au sud de la Serbie. Après quelques mois d'accalmie, les affrontements ont repris: l'OTAN affirmait le 6 août avoir constaté une recrudescence de l'activité militaire dans la région de Dobrosin, avec des tirs de mortier par l'UÇPMB. Selon divers observateurs, le groupe compterait entre 60 et 200 hommes, mais Shefket Hasani affirme pouvoir mobiliser 1000 combattants dans son fief, situé dans la zone tampon entre Serbie et Kosovo, un no man's land dans lequel l'OTAN et l'armée yougoslave se sont engagées à ne pas pénétrer.

Le pactole contrôlé par Hashim Thaçi en Suisse a connu déjà bien des vicissitudes. Ouvert au nom de l'association «Vendlindja Thërret» («La patrie appelle», en albanais), basée à Saint-Gall, un compte contenant 1,29 million de francs avait été saisi le 23 juillet 1998 par le Ministère public de la Confédération, qui enquêtait sur les réseaux d'approvisionnement en armes de la guérilla albanophone. Le compte était destiné au soutien des maquisards kosovars sur le terrain. Cette somme a ensuite été libérée le 29 juin 1999, après la fin des bombardements de l'OTAN contre la Yougoslavie.

Pour récupérer son bien, l'association «Vendlindja Thërret» a dû se transformer en fondation et se placer sous la haute surveillance du Département fédéral de l'intérieur. Son premier rapport d'activité et ses comptes doivent parvenir à Berne prochainement. Le droit suisse interdit à une fondation de poursuivre un but «illicite ou contraire aux mœurs», ce qui inclut la fourniture d'armes à une guérilla étrangère. Autant dire que les combattants de fortune de l'UÇPMB, privés de tout soutien international, n'ont guère de chance de voir prochainement la couleur de l'argent déposé en Suisse.