revue de presse

Un mystérieux sous-marin replonge la Suède dans la Guerre froide

Un engin sous-marin a été aperçu à moins de 60 kilomètres des côtes de Stockholm: les regards se portent vers Moscou, qui nie. Devait-on autant diminuer les budgets de la défense depuis la fin de la Guerre froide, les pays Baltes ont-ils raison de s’inquiéter? La presse est nerveuse

La tension est palpable, et il y a comme un air de Guerre froide dans les journaux ce matin. «Quatre jours maintenant que la Suède se réveille avec des gros titres qui pourraient directement provenir des années 1980», écrit le Wall Street Journal (article payant). «Il y a cette peur de la Russie et on est en octobre, mais ce n’est pas un roman de Tom Clancy, c’est une affaire d’intrigue navale internationale au large des côtes suédoises qui rappelle beaucoup la Guerre froide», reprend CNN. Car «un objet fabriqué par l’homme a été aperçu au cœur de l’archipel suédois, et des conversations en russe ont été interceptées», résume sobrement le Time.

Le suédois Svenska Dagbladet détaille: l’armée a capté un message radio crypté en russe sur une fréquence d’urgence, dans une zone entre la Suède et l’enclave russe de Kaliningrad (base de la flotte russe). «Les Suédois sont à la recherche d’un sous-marin qui pourrait être en perdition» explicite la BBC. «Il est probable qu’une activité étrangère sous-marine ait lieu dans l’archipel de Stockholm», a officiellement informé un amiral lors d’une conférence de presse citée par la chaîne ABC.

Il s’agit d’une opération de renseignement, selon les autorités. Selon elles, l’objet aurait été vu trois fois ces derniers jours – et de présenter une photo granuleuse montrant une forme à la surface de l’eau (voir ci-dessus). «C’est la plus grande opération de ratissage depuis des années, pour la première fois, il a été demandé au public de se tenir à 10 kilomètres de distance, et des restrictions de vol locales ont été imposées ce week-end», complète France 24. Des mesures pour le moins inhabituelles, qui expliquent pourquoi l’Expressen suédois hier a loué son propre hélicoptère pour enquêter, et a consacré vingt pleines pages à cette affaire qui passionne autant qu’elle inquiète.

Car «elle survient à l’heure où la crise ukrainienne a ravivé les tensions entre les pays de l’Est et la Russie, écrit Le Figaro. Le mois dernier, la Suède s’est déjà inquiétée de voir deux avions de combat russes pénétrer dans son espace aérien et une protestation officielle a été remise à l’ambassadeur de Russie à Stockholm. De façon assez logique donc, les doutes se portent aujourd’hui vers Moscou.» Carl Bildt, ministre des Affaires étrangères suédois, avait à l’époque parlé de «plus grave incursion aérienne de la décennie».

«Les regards se tournent vers Moscou, indique aussi Mashable, d’autant qu’un navire ne peut pas se perdre par accident dans un archipel de 30 000 îles.» «Une théorie est que le sous-marin soit endommagé et n’arrive plus à sortir des eaux suédoises, où il serait venu observer des exercices conjoints des Suédois avec les Néerlandais qui viennent d’avoir lieu», rapporte dans le même sens Foreign Policy.

Dénégations russes

«C’est pas nous», disent pourtant les Russes, dont un porte-parole du ministre de la Défense pointe… les Pays-Bas. Pour Moscou, il s’agit d’un sous-marin néerlandais qui participait aux exercices annuels conjoints près de Stockholm la semaine dernière. Mais cet engin a quitté les eaux suédoises pour l’Estonie jeudi déjà, soit avant que le mystérieux vaisseau ait été repéré…

Pour les Russes d’ailleurs, la Suède surréagit, écrit encore Business Insider, qui a lu la presse russe: la Nezavisimaya Gazeta pose ainsi la question d’une éventuelle mise en scène de la part des Suédois, à la recherche d’un prétexte pour relancer leur budget pour l’armée, fortement revu à la baisse depuis la fin de la Guerre froide. Le quotidien pro-gouvernement Rossiiskaya Gazeta va même jusqu’à se demander «s’il y avait vraiment un sous-marin à localiser», notant perfidement que «quatre jours de traque n’avaient mené à rien: ou les Suédois n’ont pas de matériel qui marche, ou ils inventent le danger…» La dépêche de l’agence Tass traduite en anglais vaut d’ailleurs le détour: «La Suède cherche un sous-marin qui n’existe pas, selon le Ministère de la défense russe.»

Une défense à plat

Il faut dire que «la Suède est sérieusement handicapée par sa pénurie d’hélicoptères équipés de sonars, note Foreign Policy. Le dense archipel de Stockholm est un terrain de jeu bien connu des sous-marins, qui ont toute latitude pour se cacher et échapper aux recherches par bateau, tandis qu’ils ne peuvent pas surveiller les mouvements des hélicos lorsqu’ils sont sous l’eau.» Car outre qu’elle repose la question de la politique étrangère russe, l’affaire met aussi face à elle-même une Suède neutre qui ne veut plus investir dans sa défense.

«Un sous-marin miniature russe est poursuivi par la marine suédoise miniature elle aussi, après 20 ans de coupes constantes dans les budgets de la défense décidées de façon bipartisane, ironise ainsi The Guardian. Il n’y a plus un seul hélicoptère équipé pour la lutte anti-sous-marine, et beaucoup des bateaux utilisés aujourd’hui sont des bateaux gonflables. Un autre élément comique provient des gesticulations de ce pétrolier russe non loin, qui juste par coïncidence fait actuellement des allers-retours juste à la limite des eaux territoriales suédoises, et qui pourrait venir en aide au sous-marin – ou qui aurait pu le lancer.» «Après avoir joué au chat et à la souris dans les années 1980 avec les sous-marins soviétiques, la marine suédoise n’est plus que l’ombre d’elle-même.»

«Cette chasse est un test pour le nouveau gouvernement de centre gauche, plus hostile à une adhésion à l’OTAN que son prédécesseur de centre droit… Des inquiétudes existent quant à la capacité des Suédois à défendre le pays plus que quelques jours, particulièrement l’île stratégique de Gotland dans la Baltique», renchérit le Financial Times, qui évoque une nouvelle «agressivité russe» (voir ici une carte des lieux). «Les trois pays Baltes, eux membres de l’OTAN, redoutent que cette île ne puisse être utilisée en cas de conflit comme une base pour les attaquer… Ils craignent de devenir la prochaine frontière de la nouvelle puissance russe qui se teste». Au point que cette histoire de sous-marin pourrait bien marquer un changement, selon le ministre letton des Affaires étrangères Edgars Rinkēvičs:

Des dizaines d’articles mériteraient encore d’être cités, tous passionnants. Citons entre autres l’interview d’un spécialiste suédois du Collège national de défense à Stockholm, Tomas Ries, dans Vice: «Moscou envoie un message au monde extérieur, disant que la Vieille Europe est morte, l’époque où l’Europe et l’OTAN décidaient de tout, tout en prêchant la démocratie et le respect des droits humains en Russie – c’est quelque chose dont Moscou ne veut plus entendre parler.»

L’affaire en tout cas mobilise les réseaux sociaux et particulièrement Twitter. Où les messages inquiets dominent, mais où on trouve aussi ceci:

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