Le Parti socialiste français est en ébullition depuis plusieurs semaines; il le restera au moins jusqu'au 1er décembre à 22 heures. A ce moment-là, le scrutin qui doit dire si le PS fera campagne pour le oui ou pour le non lors du référendum de ratification du traité constitutionnel européen que Jacques Chirac a promis d'organiser en 2005 (probablement à l'automne) sera clos. Un peu plus de 120 000 militants sont appelés aux urnes. Les résultats seront connus jeudi dans la journée et rendus officiels lors d'un Conseil national du parti le samedi 4 décembre. Ce sera l'heure du décompte des voix, mais aussi l'heure des comptes tout court si le non l'a emporté.

La majorité qui dirige le PS est divisée. François Hollande, numéro un et premier secrétaire du parti, a pris position pour le oui. Il s'oppose à Laurent Fabius, son numéro deux, qui combat résolument pour le non après avoir fait mine d'hésiter. Jamais campagne interne à un parti politique français n'a pris de pareilles proportions. On parle même de Swing Federations comme on parlait de Swing States lors de l'élection présidentielle américaine, pour désigner les fédérations départementales où devrait se faire la décision (Nord, Pas-de-Calais, Paris et Bouches-du-Rhône).

Le débat porte sur l'interprétation du texte et sur la stratégie du PS pour les années qui viennent. Les partisans du non considèrent que le traité enracine définitivement une Europe du marché, fondée sur une libre concurrence qui échappe à tout contrôle politique. Ils contestent l'architecture des institutions. Selon eux, les pouvoirs de l'Europarlement restent faibles, le statut d'indépendance totale de la Banque centrale européenne est figé, les coopérations renforcées entre les Etats qui les souhaitent seront freinées, et la révision du traité est rendue presque impossible par l'exigence d'unanimité des 25 pays membres.

«Le chaos un certain 21 avril»

Les partisans du oui trouvent au contraire que le texte est un progrès par rapport aux traités précédents. Les socialistes sont les artisans de l'UE depuis plus d'un demi-siècle, disent-ils, même s'ils ont dû accepter des compromis. Selon eux, le projet socialiste place la réconciliation d'une Europe pacifiée au même rang que la réalisation de l'Europe sociale. Et jamais, affirment-ils, les idées de la gauche démocratique n'ont été si clairement présentes dans un traité européen.

On pourrait ironiser sur cette querelle entre ceux qui voient le verre constitutionnel à moitié plein et ceux qui le voient à moitié vide s'il ne s'agissait d'une querelle stratégique. «Le débat n'est pas entre le oui et le chaos, dit un tract. Le vrai chaos a eu lieu un certain 21 avril», quand Lionel Jospin s'est retrouvé derrière Jean-Marie le Pen au premier tour de la présidentielle de 2002. Des membres du PS et certains de ses dirigeants ont considéré cette défaite comme la conséquence de la dérive libérale du parti et ils ont appelé à un «virage à gauche». Cette interprétation revient dans le débat sur l'Europe. L'issue du scrutin engage donc le projet et le programme des socialistes pour la présidentielle et les législatives de 2007, mais aussi le processus de désignation de leur candidat.

François Hollande, qui se taille grâce à cette campagne un costume de candidat possible, le souligne. «Si le non l'emporte, a-t-il dit sur LCI, c'est l'inconnu.» L'inconnu pour le PS (qui sera en mesure de le conduire à la victoire en 2007?), l'inconnu sur les alliances (avec qui les socialistes se retrouveront-ils s'ils font campagne pour le non? Le Front national, les souverainistes de droite, l'extrême gauche?), et l'inconnu pour l'Europe. Car, continue François Hollande, je «n'imagine pas Jacques Chirac négocier un traité plus à gauche».

Le président et sa majorité attendent la décision du PS avec inquiétude. Un non remettrait en cause la procédure référendaire et Jacques Chirac pourrait être contraint de revenir à une ratification parlementaire, en accusant les socialistes de l'y forcer. Mais une crise au sein du Parti socialiste pourrait avoir d'autres conséquences: le fameux virage à gauche (qui se traduirait par des mouvements sociaux plus fréquents), une scission (qui conduirait une fraction du PS à regarder vers le centre), et même, le retour d'un retraité de la politique devenu un homme providentiel, Lionel Jospin. Pendant une semaine encore, les prévisions sur l'avenir politique de la France n'appartiennent pas aux analystes raisonnables, mais aux parieurs.