Il avait pris conseil auprès de dizaines de personnes, son entourage proche, mais aussi des hommes d’affaires musulmans, des spécialistes du monde arabe, des rabbins, des citoyens qui lui avaient adressé d’eux-mêmes leurs remarques. Jusqu’au dernier moment, à bord de l’Air Force One, il avait ensuite fini de peaufiner son discours, voulant s’y reconnaître pleinement, comme s’il rédigeait le troisième tome de ses Mémoires. Le président Barak Obama avait mis tout son cœur et son talent au service de «l’adresse au monde musulman» qu’il a tenue jeudi à l’Université du Caire. Un discours en sept points (l’extrémisme, la Palestine, le nucléaire, la démocratie, la liberté religieuse, les droits des femmes et le développement économique) qui, loin de se résumer à un islam stéréotypé, voulait embrasser à la fois sa réalité, ses contradictions et ses aspirations. Les Sept Piliers de la Sagesse, version Barack Obama.

Il n’a laissé personne de côté. L’objectif de ce discours, qui était de réconcilier les Etats-Unis et le monde musulman – après une décennie qui a tout fait pour les séparer –, a été posé d’entrée de jeu, avec le rappel de cette formule, déjà exprimée en Turquie, selon laquelle «les Etats-Unis ne sont pas en guerre contre l’Islam». Mais au cours de cette allocution, qui a duré près d’une heure, le président a voulu, une fois de plus, rendre justice à la complexité du tableau, avec finesse et émotion.

Barack Obama est le président des Etats-Unis, et c’est aussi les intérêts de son pays qu’il défendait. Mais quand d’autres aimaient faire étalage de leur puissance, c’est sur «le traumatisme» causé dans son pays par les attentats du 11 septembre 2001 qu’il a insisté. Pas d’excuses formelles, mais aucun voile posé à la réaction de l’Amérique qui, en envahissant l’Irak et en pratiquant la torture, a agi «de manière contraire à ses idées et à sa tradition». Pour Obama, l’Irak a été «une guerre de choix», et non de nécessité. Il l’a ainsi opposée à la guerre en Afghanistan, dont le lancement avait réuni un «large soutien international» mais dont il s’est engagé à hâter le dénouement.

«Nous disons en public ce que nous disons en privé», a garanti le président en rappelant combien la guerre d’Irak avait fini par diviser l’opinion de son propre pays. De même, il n’a montré aucune réticence à exposer cette sorte d’hypocrisie qui consiste à empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires quand d’autres puissances en possèdent déjà. L’engagement des Etats-Unis, a dit Obama est de chercher un monde dans lequel les armes nucléaires seront bannies. Sans proférer de menaces à l’encontre de l’Iran, Obama a cependant insisté sur le fait qu’il était dans l’intérêt de toute la région d’éviter une course aux armements.

Dans l’exercice inhabituellement périlleux auquel il s’est livré, Obama a fait allusion à plusieurs reprises aux enseignements du «Saint Coran» pour en tirer la force de ses arguments. Citant une fois le prophète Mahomet, il a suivi son nom du traditionnel «que la paix soit sur lui», habituellement formulé par les musulmans. Mais, surtout, Obama savait, et beaucoup des conseillers qu’il s’est choisis se sont chargés de le lui rappeler, que nulle main tendue à l’égard des musulmans ne peut se passer d’une évocation du conflit israélo-palestinien. Comme jamais dans un tel contexte, le président américain a livré, ici aussi, une analyse qui se voulait en tout point transparente. La situation des Palestiniens? Elle est «intolérable», jugeait-il, en évoquant «les humiliations quotidiennes qui viennent de l’occupation». Le droit à l’existence d’un Etat de Palestine ne peut davantage être nié que celui d’Israël, a-t-il dit en substance, en insistant sur la fin de la colonisation juive des terres palestiniennes. Israël, a encore affirmé Obama, doit assumer ses obligations pour faire en sorte que les Palestiniens puissent vivre, travailler et développer leur société. Mentionnant directement le Hamas, il lui a demandé de déposer les armes et de renoncer au terrorisme. «La résistance par la violence et par les tueries est erronée et ne peut pas réussir.»

Le débat sur la pertinence de la lutte armée, bien qu’étouffé, est présent dans la société palestinienne depuis le début de la deuxième Intifada. De même qu’en Israël la question de l’extension des colonies a toujours rencontré des oppositions. C’est précisément en s’inscrivant au cœur de ces débats que le discours du Caire est allé bien au-delà d’un exercice de pure forme. Ainsi, sur la question du voile, et plus généralement du droit des femmes dans les sociétés musulmanes, où Barack Obama a pris bien soin de s’éloigner de solutions préfabriquées. Son choix est clair: «Nos filles, disait-il, peuvent contribuer autant à nos sociétés que nos fils.» Cependant, Obama s’est aussi dit respectueux envers les femmes qui «choisissent de vivre leur vie dans des rôles traditionnels».

Place libre au relativisme culturel? Comme pour la question de la démocratisation des pays arabes, le président défend l’idée que nul système ne peut être «imposé» de l’extérieur. Mais il prône le respect de principes, souligne-t-il, qui sont ceux de la tolérance et de la volonté populaire. Dans l’Egypte de Hosni Moubarak, Barack Obama a ainsi insisté également sur les droits de la minorité copte ou sur la nécessité pour les dirigeants, une fois élus, de ne pas détourner à leur profit les droits démocratiques. «Une élection seule ne fait pas la démocratie», soulignait-il dans une formule qui a sans doute résonné fort aux oreilles des défenseurs des droits de l’homme du monde arabe.

Dans la foule réunie à l’Université du Caire, la Maison-Blanche avait notamment invité l’opposant égyptien Ayman Nour, libéré en février dernier, dans ce qui est apparu comme un geste de bonne volonté du régime égyptien envers la nouvelle administration américaine. «Les droits de l’homme, disait Barack Obama jeudi, ne sont pas une idée américaine. Et nous continuerons de les soutenir partout.»