Avec ses lunettes en hublot et son âge canonique, on a peine à croire qu’il aurait collectionné les maîtresses. Liu Zhijun s’apprête en revanche à collectionner les années de prison, s’il parvient à éviter la condamnation à mort. Le procès de l’ancien ministre des Chemins de fer a débuté dimanche à Pékin et devrait durer une à deux semaines. Son identité numérique a déjà disparu. Seuls les articles liés à son arrestation n’ont pas été purgés de la Toile chinoise.

Ministre depuis 2003, Liu Zhijun a été relevé de ses fonctions le 25 février 2011, exclu du Parti trois mois plus tard et puis inculpé de corruption le 10 avril 2013. S’en est suivi le démantèlement du Ministère des chemins de fer, considéré jusque-là comme un Etat dans l’Etat, avec ses 2 millions d’employés, sa propre police et ses projets ambitieux.

Il est reproché à ce «gros poisson» de la nomenklatura chinoise d’avoir attribué plusieurs contrats de construction à des proches (dont ses maîtresses) et accepté pour environ 10 millions de francs de pots-de-vin entre 1986 – date de son entrée à l’Ecole centrale du Parti – et 2011. Une somme bien dérisoire pour une période d’impunité particulièrement longue. Lorsque l’affaire a éclaté, le quotidien populaire Global Times révélait que Liu Zhijun s’octroyait 4% du montant des nouveaux contrats de train rapide, de quoi amasser 234 millions de francs et entretenir plus de dix maîtresses, «parmi lesquelles des actrices».

La famille Liu n’en est pas à son premier coup d’éclat. En 2006, son frère Liu Zhixiang, fraîchement promu à la tête des chemins de fer de Wuhan, était envoyé seize années derrière les barreaux pour avoir fait liquider un homme l’accusant de corruption. Le fonctionnaire avait amassé un patrimoine de 62 millions de francs.

La condamnation attendue de Liu Zhijun est d’autant plus symbolique que le secteur ferroviaire incarne la montée en puissance économique de tout un pays. En décembre était inaugurée la plus longue ligne à grande vitesse du monde, reliant Pékin à Canton, soit 2300 kilomètres en 8 heures à peine. Malgré une collision de TGV le 23 juillet 2011, ayant tué 40 passagers, la Chine continue d’exporter ses rames modernes à travers le monde, comme en Turquie ou au Venezuela.

Sur le sol chinois, même si le prix du billet est souvent prohibitif, pas une grande ville ne semble épargnée par le passage du TGV. Et chaque nouvelle gare s’accompagne de projets résidentiels et commerciaux monumentaux… pour laquelle les Chemins de fer sont partie prenante. Bien qu’extrêmement endettée par ses lignes à grande vitesse tous azimuts (on parle de 408 milliards de francs), l’autorité ferroviaire contrôle l’un des plus puissants promoteurs immobiliers du pays.

La lourdeur de la peine infligée à Liu Zhijun servira donc d’indicateur, pour savoir si les promesses du président Xi Jinping sont à prendre au sérieux. En janvier, soit deux mois avant son investiture officielle, il appelait à vaincre la corruption aussi bien chez les «mouches», entendez les sans-grade de la fonction publique, que chez les «tigres», ou caciques du Parti.

Le prochain cacique au prétoire pourrait être Liu Tienan, vice-président de la Commission pour la réforme et le développement national. Le 12 mai, il était limogé et emmené dans un lieu secret par les enquêteurs de la Commission disciplinaire du Parti. Liu Tienan doit certainement ruminer à propos de sa jeune maîtresse, réfugiée au Japon. Elle avait confié à un journaliste chinois comment il avait fait effacer une dette bancaire de 187 millions de francs d’une société où travaillaient son épouse et son fils.

Le Parti a donc de quoi tenir les Chinois en haleine, avant l’autre grand procès dont la date demeure inconnue: celui de Bo Xilai, le prince rouge qui menait son fief de Chong­qing comme un parrain mafieux. L’été dernier, son épouse a écopé de la prison à vie pour l’empoisonnement mortel du citoyen britannique Neil Heywood.

Le frère de Liu Xia, épouse du Prix Nobel Liu Xiaobo, a écopé dimanche de 11 ans de prison. Un client de sa société immobilière lui reprochait de l’avoir escroqué. (J. P.)

Liu Zhijun s’octroyait 4% du montant

des nouveaux contrats de train rapide