Un otage menacé de décapitation est relâché

Philippines Un Allemand et son épouse ont été libérés par le groupe djihadiste Abu Sayyaf contre le versement d’une rançon

Un Suisse est toujours détenu

L’ultimatum était fixé à l’origine vendredi à 11 heures suisses pour le versement d’une rançon, sans quoi un otage allemand allait être décapité. Le docteur Stefan Viktor Okonek, 71 ans, en a finalement réchappé. Il a été relâché par ses ravisseurs quelques heures plus tard avec sa compagne, Henrite Dielen, 55 ans, contre le versement d’une rançon estimée à plus de 5 millions de francs suisses. Le couple avait été enlevé en avril par le groupe Abu Sayyaf alors qu’il naviguait au sud de l’île de Palawan, dans l’ouest des Philippines.

Avant la confirmation de la nouvelle par l’armée philippine, c’est le porte-parole d’Abu Sayyaf qui a annoncé leur libération à la radio. Un dénouement inespéré pour le couple, moins d’un mois après la décapitation en Algérie du Français Hervé Gourdel, par un groupe qui a lui aussi fait allégeance à l’Etat islamique. D’autant qu’en plus de la rançon, les islamistes philippins réclamaient l’arrêt du soutien de Berlin à la coalition internationale anti-djihadiste en Irak et en Syrie.

La provenance de l’argent de la rançon n’a pas été confirmée, ni par Manille, ni par Berlin. Tout au sud des Philippines, sur l’île de Jolo, les circonstances exactes de la libération du couple allemand restent et resteront probablement méconnues. Au total, près de 2000 soldats philippins ont été déployés, malgré une intervention rendue difficile dans la jungle et la séparation des deux otages en début de semaine. Jusqu’au bout, Abu Sayyaf a entretenu un suspense macabre, repoussant par deux fois l’ultimatum. La première fois, d’une semaine. La seconde fois, de deux heures, le jour prévu de l’exécution. L’avant-veille, sous la pression de ses ravisseurs, Stefan Viktor Okonek avait dû faire ses adieux à sa famille dans plusieurs messages audio et vidéo destinés aux médias locaux, assis et menotté dans un trou désigné comme «sa future tombe».

Si le paiement d’une rançon a permis la libération de deux otages, elle risque néanmoins de constituer un précédent embarrassant pour Manille dans son combat contre l’ancienne branche d’Al-Qaida fondée dans les années 1990, et dont la survie est précisément assurée par les enlèvements. Ces prises d’otages sont également un moyen de continuer à peser dans un pays qui a récemment signé un accord de paix avec des rebelles musulmans de Mindanao considérés comme modérés. «L’enjeu, pour Abu Sayyaf, c’était d’attirer l’attention internationale et en particulier de l’Etat islamique. De ce point de vue c’est déjà réussi», analyse François-Xavier Bonnet, chercheur associé à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec).

L’autre risque serait de sous-estimer la dangerosité du groupe, dont les effectifs sont désormais estimés à quelque 300 combattants. «Dans la région, le rapt est l’activité qui permet d’obtenir le plus vite des fonds importants, poursuit François-Xavier Bonnet. Entre 2002 et 2013, sur les 69 étrangers kidnappés par ce groupe djihadiste, un Américain a été décapité. Les autres sont, pour la plupart, des locaux qui ne pouvaient pas payer, ou bien des membres d’un clan ennemi. Abu Sayyaf était en fait prêt à mettre sa menace à exécution s’il n’avait pas reçu la rançon. L’un dans l’autre, le groupe est pragmatique.»

Au total, Abu Sayyaf détiendrait encore au moins 12 otages, dont un Suisse. Lorenzo Vinciguerra, âgé aujourd’hui de 48 ans, est présumé en vie. Sa localisation précise et celle de ses ravisseurs restent toutefois incertaines. Ce taxidermiste a été kidnappé en février 2012 avec un Néerlandais, sur l’archipel de Tawi-Tawi, près de Jolo. Ces deux ornithologues amateurs s’étaient rendus dans la zone pour observer des espèces d’oiseaux en voie de disparition. «Cela fait tellement longtemps qu’ils ont été kidnappés qu’ils ont dû passer de main en main au sein des différentes factions d’Abu Sayyaf», estime François-Xavier Bonnet. Des otages devenus monnaie d’échange entre des factions rivales d’un même groupe. «Les autorités fédérales sont en contact avec les autorités philippines compétentes», assure de son côté Ivo Sieber, l’ambassadeur suisse à Manille. «Nous sommes en contact avec ses proches et nous sommes conscients que cette longue captivité est très éprouvante pour l’otage et pour ses proches», ajoute-t-il. Avant de rappeler: «Dans ses conseils aux voyageurs, le Département fédéral des affaires étrangères [DFAE] déconseille depuis des années tout périple dans l’archipel de Sulu.»

«Dans ses recommandations, le DFAE dissuade depuis des années de voyager dans l’archipel de Sulu»